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lundi 16 février 2026

Marcher seule la nuit

Beaucoup d'événements ce dernier mois  m'ont tenue hors de portée de ce blog. Je n'en donnerai pas le détail ici. Je vais plutôt me concentrer sur la question de l'écriture. 

Je viens de voir le film A pied d'œuvre, tiré du livre éponyme dans lequel l'auteur  Frank Courtès traite de la précarité des écrivains. C'est hélas la dure réalité. La plupart des auteurices touchent de 8 à 10% sur la vente de leur ouvrage, soit moins de 2 euros. 67% ont un travail plus ou moins rémunérateur pour survivre. 



C'est le cas de Paul le personnage du roman de Courtès, interprété à l'écran par Bastien Bouillon. Ancien photographe, il a abandonné son métier, plutôt lucratif, son appartement bourgeois, pour se consacrer à l'écriture. Sa décision mal vécue par sa famille, l'entraine peu à peu dans la précarité. On lui prête un studio dont le soupirail donne sur la rue et les jambes des passants.. Il vit de petits boulots après s'être inscrit sur une plateforme où on décroche de quoi assurer le couvert en étant le mieux offrant c'est à dire en acceptant le salaire le plus bas. Il devient pauvre même si sa sœur qui a suivi le chemin vers l'aisance consommatrice lui refuse ce qualificatif. Il n'est pas un vrai pauvre. "Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver est à l'obscurité : il fait noir mais ce n'est pas encore la nuit. Est-on un écrivain quand on n'est pas édité ? Ce n'est pas son cas puisque son éditrice le presse pour qu'il écrive son prochain livre,  son quatrième, tout de même. Il a reçu une avance mais ce qu'il propose ne convient pas. En attendant il se casse le dos à déménager des armoires, à dessoucher des buis jaunis de leurs jardinières sur un balcon d'un appartement huppé, ou servir de taxi en empruntant la voiture de son père qui est excédé par son parti pris. La pauvreté mais la liberté d'écrire. En choisissant de n'être engagé que par occurrences ponctuelles, il garde du temps pour écrire. La réalisation de Valérie Donzelli est toute de finesse et  Bastien Bouillon incarne cet écrivain obstiné avec sobriété,  sa voix off en commentaire de ses péripéties avec les clients est naturellement intégrée, la photographie d'Irina  Lubtchansky  est superbe. On sort du cinéma avec l'envie de se procurer le livre de Courtès. 

Pur hasard, ce jour, je visite le blog de  Philippe Annocque . Je suis un écrivain indépendant déclare-t-il. "Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer"[...] Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas.

J'ai lu avec bonheur ces deux livres formidables

                        

Au passage la traduction française introduit un terme qui n'existe pas dans les versions originales "Sleepless. Discovering the power of the night self « Insomnie. Découvrir le pouvoir du moi nocturne. » et Windswept : Walking in the Footsteps of Remarkable Women" Emportées par le vent. Dans les pas de femmes remarquables.   Sans doute la traductrice Béatrice Vierne en faisant ce choix "méfiez vous", voulait-elle souligner que les artistes rassemblées dans les deux recueils sont des femmes rebelles qui ont bravé les normes sociales leur interdisant l'indépendance et la liberté dont les hommes jouissent "naturellement". Les récits de voyage à pied sont presque exclusivement ceux d'écrivains masculins. Quant à sortir la nuit, les femmes encourent soit d'être considérées comme de "mauvaise vie" soit de faire de "mauvaises rencontres ".  Peu de femmes ont fait le récit de leurs aventures de voyage à pied et la nuit reste dans l'imaginaire féminin un espace temps anxiogène. Annabel Abbs a cherché à faire émerger ces écrits qui l'ont accompagnée et soutenue dans la découverte d'un pouvoir et d'une assurance qu'elle ne pensait pas posséder. 

Annabel Abbs est une écrivaine britannique  dont les livres ont été multi primés. Ces deux livres datent de 2021(la marche) et  2024 (l'insomnie). L'autrice entremêle harmonieusement des éléments de son expérience, des références aux autrices qui ont été des marcheuses ou des exploratrices de la nuit sans sommeil et des apports scientifiques sur les domaines en question.
Elle rencontre l'insomnie à la mort de son père qu'elle adorait. Dans un premier temps cette rupture du sommeil, cette rencontre avec l'obscurité lui provoquent des angoisses alourdies des deuils récents dont elle ne parvient pas à guérir (si toutefois on en guérit jamais). Mais peu à peu elle apprivoise la nuit et parvient à combattre la peur du noir dont les femmes sont particulièrement affligées, pire encore s'il s'agit de marcher la nuit en forêt. Elle va à la rencontre d'écrivaines qui ont toutes écrit sur l'insomnie : Virginia Woolf, Sylvia Plath, Anaïs Nin, Djuna Barnes et beaucoup d'autres dont elle cite abondamment les propos. 
Alors que "les connotations culturelles et religieuses de l'obscurité continuent à gronder dans l'ombre: l'ignorance, l'inconnu, la saleté, le danger, les déviances en tout genre, les diableries,  Annabel-de-nuit (c'est ainsi qu'elle se nomme ) découvre la transformation qui s'opère en elle. "j'ai fini par prendre goût à l'obscurité du dehors. J'adore la façon dont les parfums se déploient dans l'air nocturne. J'adore ma nouvelle acuité auditive qui me rend capable d'entendre les sons les plus minuscules et les plus oubliés. J'adore le sentiment de vivre si pleinement dans ma peau. J'adore la façon magique dont le nuit me calme [...] J'adore la faculté qu'ont les ténèbres de rendre ce qui est familier peu familier ce qui est connu inconnu. J'adore la façon dont le temps glisse et s'arrête -le passé disparaît, l'avenir cesse de geindre sans arrêt; chaque seconde est également chargée d'urgence. Ici. Maintenant. Totalement vivante.  
Plus tard, elle s'oblige à faire l'expérience de la marche en forêt la nuit donc à vaincre sa peur.

Le livre sur la marche a précédé de quelques années celui sur l'insomnie. On y rencontre certaines des références littéraires présentes ensuite parce que les marcheuses ont fait l'expérience de la marche nocturne. Annabel entreprend de revenir sur les pistes de leurs périples tout en passant en revue leur biographie. On va ainsi à la rencontre de Frieda von Richthofen , une aristocrate  (1879 - 1956) qui quittera son mari, ses trois enfants (qu'elles adorait ) et son confort bourgeois  pour vivre avec DH Lawrence jeune poète - alors sans le sou-, jusqu'à la mort de celui-ci en 1930. Ils inaugurent leur vie commune en entreprenant la traversée des Alpes à pied. Annabell accompagnée de sa famille (deux de ses quatre enfants et un mari plutôt conciliant ) entreprend de reprendre le parcours emprunté par Frieda et Lawrence pour comprendre ce qui a poussé cette femme à se lancer dans une telle aventure, bravant toutes les normes sociales de son époque, réalisant "une désertion spectaculaire de tout ce qu'elle avait été". Une recherche de soi, de liberté d'exister, de respirer, de jouir de solitude pour mieux créer, c'est ce qui rassemble la peintre britannique Gwen John, (1876-1939), l'écrivaine australienne Clara Wyvyan (1885-1976), qui organise des randonnées avec Daphné du Maurier, l'Ecossaise Nan Shepherd (1893-1991) surtout connue pour son ouvrage  "La montagne vivante ", la Française Simone de Beauvoir (1908-1986) et la peintre américaine Georgia O'Keeffe  (1887-1986). Ces femmes ont toutes en commun d'avoir refusé le rôle qu'on attendait d'elle à une époque où il était particulièrement difficile de s'affirmer comme femme libre de ses choix, libre de se déplacer et de vivre seule, libre de créer. Elles ont d'ailleurs souffert d'effacement, Frieda catonnée comme muse de Lawrence, Gwen  éclipsée de son vivant par son frère Augustus,  encensée  tardivement tandis que lui est désormais considéré comme moins talentueux. Clara a entrepris la descente du Rhône en trois mois en compagnie de sa fidèle amie Daphné du Maurier. On connaît la difficulté de Simone à maintenir son autonomie intellectuelle sans être obligatoirement associée à Sartre, jusqu'à ce qu'elle écrive le deuxième sexe. On trouve  le récit de ses randonnées en solitaire dans ses autobiographies. Georgia O'Keeffe a subi l'écrasement du photographe Alfred Stieglitz et quand celui-ci lui a préféré une jeune Dorothy Norman, elle s'est installée au Nouveau Mexique où elle a pu retrouver "les longues promenades au milieu d'immenses espaces sauvages battus par les vents" sources de son inspiration et de sa sérénité. 
O' Keeffe et toutes les autres  artistes du XXème siècle, pour pouvoir créer, éprouvaient un besoin de liberté qui entrait en conflit avec leur destin présupposé de femme d'intérieur.  
Annabel part chaque fois sur la piste de ces marcheuses et refait leurs périples mais dans d'autres conditions à l'ère du GPS et des espaces autrefois déserts et désormais occupés. Au Nouveau Mexique, cependant Annabell rencontre le grand vide si apaisant de la nuit, "dehors sous les étoiles, là où il y a toute la place voulue" selon les termes de Georgia.  
Ce livre m'a donné une furieuse envie de partir marcher, non pas dans ces conditions extrêmes, mais accompagnée d'une de mes amies. Je devrais réaliser cela au printemps. 

Actuellement nous sommes toutes et tous sous les trombes. Heureusement pour illuminer nos journées, il y a les livres ou les films. Vu Sirat somptueux mais éprouvant,  l'Affaire Bojarski   magnifique prestation de Reda Kateb dans le rôle du Cézanne de la fausse monnaie, affronté au commissaire Mattei, Bastien Bouillon (autre rôle), Gourou, Pierre Niney époustouflant dans un rôle d'arrogant coach, et plus léger Lol 2.0 un film sur les affres de la bourgeoisie, surtout agréable parce qu'on y retrouve Sophie Marceau et le petit fils de Belmondo, Victor, beau et sympathique comme son grand père. Le film est réalisé par la fille de Marie Laforêt, Lisa Azuelos  et joué par Thaïs Alessandrin  la fille de la réalisatrice. Eh oui, il y a des dynasties, désormais les princes et les rois se rencontrent sur les scènes de spectacle et de sport.   

Pour conclure deux vers d'un poème d'Elizabeth Austen, intitulé The Girl Who Goes Alone cités par Annabel propres à conjurer la peur que les femmes éprouvent à marcher seules : 
La fille qui marche seule dit avec son corps 
Que le monde vaut bien un tel risque.

dimanche 14 septembre 2025

Comment les faire disparaître

 Une série de lecture cet été m'a conduite sur les chemins escarpés de l'abus de pouvoir des hommes s'exerçant au détriment de leur "moitié" . De fait elles ne sauraient être entières et si elles s'avisent de l'oublier les mesures coercitives sont là pour les remettre dans le droit chemin. 

Commençons par Ilaria 


Un père enlève sa fillette, huit ans, dans l'espoir d'obliger, la mère de l'enfant à reprendre la vie commune. La petite fille est embarquée dans un périple hasardeux dont elle ne comprend pas les raisons auprès de son père qui l'aime à sa façon absurde, mais bois et fume trop et s'entête à poursuivre sa femme de coups de fil sans jamais la laisser parler à l'enfant. On pense à tous ces mômes brinqueballés entre leurs deux parents voire leurs grands-parents et torturés par leur devoir de loyauté.

Poursuivons par Mon vrai nom est Elisabeth.  




L'autrice craignant d'avoir hérité de la schizophrénie de son arrière grand-mère se lance dans une recherche pour mieux connaître Betsy, le surnom de celle-ci, en interrogeant ses descendants. Une enquête douloureuse et complexe, tant Betsy a été enfouie dans un de ces secrets familiaux qui sont par définition difficiles à porter à la lumière. Tout en cherchant, elle découvre les méthodes barbares utilisées pour "ramener les femmes à la maison" et les rendre compatibles avec ce que la société attend d'elles : de bonnes ménagères s'occupant de leurs enfants. Pour celles que ce programme ne réjouit pas et qui cherchent à s'en échapper, il y a la lobotomie, une méthode épouvantable inventée par un médecin américain, pratiquée en France de 1945 à 1955 qui a pour objectif "non pas de guérir mais de contenir", il ne s'agit pas de modifier une personnalité normale,    il s'agit de modifier une personnalité anormale pour essayer de la rendre normale". Cette opération qui consiste à amputer le lobe frontal en le traversant de part en part est pratiquée à la demande de l'entourage, en l'occurrence du mari, l'avis de la patiente ne valant rien. Le livre extrêmement documenté est à la fois un témoignage sur les violences faites aux femmes jusqu'à la moitié du XXe siècle, (sachant qu'il existe désormais la camisole chimique) et le parcours d'une femme, l'autrice, pour conjurer sa peur de devenir folle comme un héritage génétique. 

Compte tenu des dangers encourus dans l'univers familial, comment s'en prémunir? J'ai eu le plaisir d'entendre Blandine Rinkel présenter La Faille au Banquet du Livre de Lagrasse. Le titre est dû au fait que Blandine a remarqué que lorsqu'elle écrit famille le m est aplati au point de disparaitre.  

 


Comment se fait-il que quitter sa famille provoque "un immense soulagement et, plus secrète, une profonde joie" . Blandine Rinkel traque à l'aide d'exemples tirés de la littérature ou du cinéma, la toxicité des situations familiales qui piègent dans leur univers clos ceux qui s'y sentent contenus, contraints, obligés, voire malmenés, violentés.  A la famille conformiste elle substitue la "meute" de complices avec qui rire d'un vrai rire,  pour partager un écart avec la norme, parce qu'elle nous effraie ou nous ennuie, nous indiffère ou nous afflige. "Rien, vraiment, n'est plus difficile que le vrai rire, mais aucune qualité n'a de plus grande valeur. C'est un couteau qui retranche autant qu'il donne forme" écrit Virginia Woolf . Et l'amour, non pas une manière de poursuivre la famille par d'autres moyens , mais au contraire une façon de rompre les amarres sans faire naufrage. Elle écrit pour "celles que le groupe a expulsées ou qui le rejettent pour des raisons intimes, politiques ou métaphysiques [...] celles qui tout en aimant leur foyer s'y sentent parfois piégées [...] toutes celles qui doivent couper pour rester vivantes.
Ce que n'a pu faire Betsy Elisabeth.

Une autre invisibilisée maintenant, madame Orwell. 



Oui la femme du si célèbre auteur de La ferme des animaux et de  1984. Je vais confier à l'autrice elle-même le soin de parler de son livre en soulignant seulement ici qu'elle a eu l'idée d'écrire cette biographie romancée après avoir découvert qu'aussi bien dans les écrits d'Orwell que dans les biographies qui lui sont consacrées, Eileen O'Shaughnessy n'apparaît pas. Elle a pourtant vécu avec le grand écrivain à Barcelone en étant responsable d'un poste de secrétariat à la communication du POUM et à ce titre exposée, courageuse et très aidante pour son mari. Rien ne laisse soupçonner sa présence dans "Hommage" à la Catalogne". Anna Funder a dû collationner d'autres témoignages pour reconstituer l'épisode. De retour en Grande Bretagne Eileen renonce à sa vie confortable de Londres pour suivre George dans la ferme perdue au milieu de nulle part. Elle assure l'intendance dans la journée et tape le manuscrit de l'écrivain le soir venu. C'est elle aussi qui établit les relations avec le milieu de l'édition et entretient la vie sociale de son bourru de mari. Elle qui le soigne alors qu'il est tuberculeux etc. Citons ici le commentaire d'Anna Funder. "Devenue écrivaine et épouse, je me prends à envier ces grands écrivains, ces misogynes du milieu du XXe qui s'ignoraient (insérez  ici à peu près n'importe quel nom de grand écrivain de l'époque). [...] Tant de ces hommes ont bénéficié d'un environnement social qui défiait à la fois la morale (il avaient un "deuxième bureau comme disent les Africaines, entendre une, voire plusieurs maîtresses), et les lois de la physique, car le travail invisible, non rémunéré d'une femme créait pour eux le temps et l'espace  - propre, chauffé et ordonnée - pour qu'ils puissent travailler (:75)  
Croit-on que cela a vraiment changé ? Je peux témoigner que pour ce qui me concerne la charge mentale et l'intendance ont beaucoup rogné sur mon temps d'écriture et Anna Funder semble elle aussi le déplorer. La lecture de ce livre est particulièrement édifiante. On y apprend notamment le procédé pour invisibiliser les femmes. Utiliser le forme passive pour décrire ce qu'elles ont accompli. Le miracle a eu lieu mais on ne sait rien de son origine. Fortiche !  

Un petit dernier ?


Ce livre s'est arraché paraît-il cet été et on pouvait le voir entre les mains des allongé.e.s sur les plages. C'est une amie qui me l'avait conseillé. En fait il s'agit d'une série plutôt addictive
En France, il s'est vendu à plus de 630 000 exemplaires en 2024 et constitue le best seller de l'année.
Ecriture très simple, drôlerie de Millie (c'est son nom) et intelligence d'une intrigue de thriller, je ne crois pas me tromper en supputant que son succès est dû à son propos central. L'héroïne se retrouve sans cesse dans une situation de violence conjugale super sophistiquée où elle intervient parce qu'elle ne peut faire autrement. Elle sauve des femmes du désastre et lui sont ensuite adressées des malheureuses en quête de sauvetage. Pour les lectrices, un baume sur leur éventuelle amertume.   
  

dimanche 4 décembre 2022

Un si grand désir de silence

 

Au milieu du brouhaha, des bruits du monde et de nos propres pensées, comment retrouver le sens du silence ? Dans notre société saturée de paroles et d'images, a-t-on oublié qu'il était parfois bon de se taire, un peu ? Gratuit, improductif et en définitive profondément subversif : si on faisait dans nos vies une place au silence pour écouter ce qu'il nous dit de l'accueil et de la disponibilité, de l'ascèse et de l'ouverture ?
C'est ce à quoi nous invite Anne Le Maître dans une réflexion nourrie de références littéraires et d'anecdotes empruntées à son itinéraire personnel.
Une promenade enchanteresse en terre de silence.
(4ème de couverture)
.

Les livres ne nous parviennent pas par hasard. Une amie vous le conseille, un titre vous accroche, un extrait vous séduit. Dans le cas de celui-ci les trois raisons se sont additionnées. S'y est ajoutée une dernière, j'avais vraiment besoin de silence après des journées chargées d'échanges, de bruit, de remue ménage. J'ai la chance d'habiter loin du tumulte d'une ville, au milieu des champs. Et même si la route en contrebas est plus utilisée désormais qu'auparavant, le traffic est limité aux heures de départ vers leur travail et de retour de, des habitants alentour.

J'ai donc pris le temps de déguster ce livre, écrit pendant le confinement, époque étrange qui a permis de découvrir les bruits d'ordinaire masqués par les pétarades des moteurs et des machines, le brouhaha des conversations, les sirènes et autres hurlements de la vie courante, dans tous les sens du terme . 

A Paris on s'est esbaudi d'entendre le chant des oiseaux. Ici sur ma petite colline, je l'entend  en permanence, mais est-ce que je prend le temps de l'écouter ? Est-ce que je sais reconnaître l'un ou l'autre de ces chanteurs ? Pas vraiment. Anne Le maître se fait cette réflexion." A l'écoute de ce qui sifle et de ce qui pépie, de ce qui trotte et de ce qui bourdonne, de ce qui pousse et de ce qui fane , dans le silence je m'ouvre au non verbal qui est tout sauf absence de parole"

Je vis de plus en plus dans le silence. Le bruit du monde avec ses litanies anxiogènes me déprend de cette sorte de tranquillité toujours menacée que j'essaie d'atteindre hors des temps que je consacre à mes occupations d'activiste utopique. 

Même la musique peut me sembler intrusive. C'est que "écrire n'est pas simplement mettre en forme des idées ou coucher sur le papier un flux de pensée. Ecrire c'est aller avec les mots, là où on n'imaginait pas aller. C'est laisser à sa pensée la liberté de prendre forme sous la plume. C'est prendre la mer sans bien savoir où conduit le voyage ni ce qu'on rapportera dans ses filets (...) C'est se mettre en état de réceptivité, laisser venir à soi ce qui peut-être doit venir et qu'on ne savait pas . Blotti conter le ventre du monde, c'est se laisser traverser par ses vibrations, le stylo en guise de sismographe" .

Je reviens à cette écriture là. Qu'en adviendra -t-il ?

Ce livre rapelle fort à propos que pour écouter, il faut savoir se taire, leçon utile dans notre époque bavarde.

              

 

lundi 22 février 2016

Quelques heures en bonne compagnie

La première des douze nouvelles du recueil que nous a  concocté Frédérique Martin donne le ton. Nous entrons dans un monde où on peut vendre sa mère (Le désespoir des roses), venir interviewer un candidat au suicide sans pour autant le dissuader (Dites nous tout), se marier juste après avoir surpris son futur avec sa meilleure amie dans une position sans équivoque (Les alliances), choisir son futur enfant sur catalogue (Le fruit de nos entrailles), devenir star d'un jour dans un hyper sans avoir rien demandé, et être jetée en pâture aux envieux (Le pompon du Mickey) ou encore rendre visite à l'assassin de sa femme, et lui infliger non pas le spectacle de sa douleur comme le font la plupart des victimes mais la disséquer pour l’inoculer en retour. Frédérique Martin nous entraîne dans un univers impitoyable avec ardeur, humour et à revers des situations le plus souvent épouvantables avec toute la délicatesse d'une dentellière des émotions humaines. "Du pur malt et bien tassé" comme l'annonce la quatrième de couverture. J'envisage de te vendre (j'y pense de plus en plus). Belfond
Couverture J'envisage de te vendre
Tout autre chose, mais également pétri d'humour, La joyeuse complainte de l'idiot. Michel Layaz. Éditions Zoé, 2004, réédition chez Points-Seuil, 2011. Points. "La demeure", comme son nom l'indique accueille des demeurés, c'est à dire des sujets qui ne sont pas parvenus à se dépouiller suffisamment de leur singularité pour se faire admettre dans le monde dit "normal". Ce lieu nous est décrit par un des résidents dans une langue extrêmement châtié, précise, car nous avons affaire à un amoureux des dictionnaires et à un fin observateur des personnages qui l'entourent. Les adultes, gardiens de cet univers, ont également trouvé refuge dans ces lieux pour cultiver en paix les manies les plus drolatiques qui les habitent. Madame Viviane veille,  reine de cette ruche où coule le miel de la bienveillance et où on prend soin de nourrir les pensionnaires des mets les plus délicieux. De sorte que leur départ (obligatoire après 21 ans) est un crève-cœur. Michel Layaz, par l'intermédiaire de ses "joyeux idiots" nous donne en pâture quelques unes des absurdités qui font le bonheur de nos normalités. Un délice! Je découvre cet auteur, je vais le visiter plus longuement.





Jane Campion  par Jane Campion Michel Ciment Cahiers du Cinéma,


 Une plongée dans la vie et l'oeuvre de cette cinéaste, une des rares femmes a avoir décroché une palme à Cannes pour la leçon de piano (1993). L'intérêt de l'ouvrage tient, outre à l'excellente iconographie, plus de 280 illustrations tirées des films de Jane Campion, aux entretiens qu'elle a accordés à Michel Ciment au fur et à mesure de la sortie de ses films. On découvre à la fois le processus de création, l'intrication entre sa vie et ses films qui sont soit directement inspirés de sa propre vie, soit des adaptations de livres qui l'ont accompagnés. C'est le cas de "Un ange à ma table" inspiré de la trilogie autobiographique de Janet Frame (To the Is-Land, An angel at my table,The Envoy From Mirror City). Je ne passerai pas en revue l'oeuvre de Jane Campion, le livre le fait très bien (empruntez le à la bibliothèque si vous ne pouvez vous l'offrir, c'est ce que j'ai fait), je vais juste vous livrer un passage de l'entretien du 23 avril 1993 à propos de la leçon de piano.
-Dans vos films la mort est liée à la nature , Sweetie meurt en tombant de l'arbre. Dans un ange à ma table, deux sœurs meurent en se noyant. Ici, Ada a presque péri dans la mer.
"Je n'y ai pas pensé, mais je vais tenter de trouver une réponse! Il se peut que ce soit toujours la même histoire : on croit  pouvoir contrôler la nature, et elle est plus forte que vous. Pour survivre, il faut faire une trêve avec elle, se montrer humble et accepter la part de nature qui est en vous. La volonté humaine peut devenir disproportionnée dans son rapport au monde. Enfant on croit être le maître du monde, et on apprend qu'on ne l'est pas, sinon on se prépare des temps difficiles".

Une petite citation pour conclure: Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime, il est complice ! (George Orwell)

Je pars quelques jours au bord de l'océan, m'oxygéner les neurones.

vendredi 14 août 2015

Des vivants et des morts

Qu'on se rassure, si ce blog semble dans le coma, ce n'est pas pour cause de maladie ou de disparition par enlèvement de sa rédactrice mais parce qu'elle n'a eu ni le temps -ni le goût sans doute- de s'y consacrer.
D'ailleurs si je consulte la liste des blogs que je suivais régulièrement je constate qu'à part quelques héroïques et vaillants résistants, beaucoup de ceux qui publiaient journellement se sont calés sur une vitesse de croisière qui frôle l'immobilisme voire sont en cale sèche.
Au nombre des multiples raisons qui m'ont tenue éloignée de mon écran (visite d'amis, présence des jeunes acteurs de la troupe de ma fille qui ont fait résidence à la maison) la dernière en date est mon rituel passage (écourté) à Lagrasse pour le Banquet du livre.
Le thème de cette année "ce qui nous est étranger" réunissait une belle affiche dont Lydie Salvayre et Olivier Rolin qui me sont chers comme le savent ceux qui fréquentent l"arbre.
Lydie venait présenter Pas pleurer (j'en avais parlé à sa sortie  ici avant qu'il n'obtienne le Goncourt), Olivier Le météorologue. Je me permets la familiarité du prénom parce que je connais un peu Lydie sur un mode amical et que Rolin m'est comme un frère, je ne sais pourquoi.
Lydie a perdu sa chevelure flamboyante (chimio) et m'est apparue avec une sorte de duvet d'argent au-dessus de son bel ovale, je l'ai trouvée magnifiée. Nous n'avons pas eu beaucoup de temps d'échange, elle devait repartir (contretemps imprévu lié aux soins qu'elle continue de recevoir) et était bien-sûr accaparée par tous ceux et celles qui l'admirent et sollicitaient un autographe. Il n’empêche, "je me croyais inoxydable, m'a-t-elle dit et j'ai bien dû admettre que ce n'est pas le cas. Humilité radicale. Sa conférence était orientée sur les vertus du ressourcement de la langue par les parlers populaires et les fantaisies qu'y introduisent les collisions entre les langues comme c'est le cas pour le fragnol, terme qu'elle utilise pour désigner le langage de sa mère acclimatant des termes espagnols au sein d'un continuum francophone. Hélas, le langage aseptisé des médias a éradiqué cet humus naturel. La langue s’ankylose.
Une personne délicieuse m'ont dit les amis qui la découvraient.
Quant à Rolin il nous a fait partager une réflexion "crépusculaire" (dixit) sur la disparition programmée de la littérature, le vocabulaire se désertifiant au profit d'une sorte de globish. Il vient de faire paraître une somme imposante Circus I et II  qui rassemble ses écrits de 1980 à aujourd'hui. Il a un regard critique sur son entreprise d'auteur et bizarrement s'est étonné qu'on méprise les prix (était-ce parce que Lydie était présente?) alors qu'on le sait, il a professé à une époque l'abolition du système de façon radicale. Dans son dernier roman, la biographie d'un homme "ordinaire" broyé par le système stalinien, il soulève la question qui n'aura jamais de réponse : que serait devenue la belle utopie communiste si un tyran ne l'avait ensanglantée de ses crimes. Après Staline, l'avenir radieux s'est définitivement assombri et le Grand Capital règne en maître absolu, chosifiant les êtres aussi bien que toutes choses et reléguant bientôt la littérature au rang des lettres mortes. Oui, il n'était pas gai l'ami Rolin et les quelques mots que j'ai échangés avec lui m'ont semblé ceux d'un homme dépressif. Vieillir n'est pas facile décidément.
Pour le dérider, je lui ai conseillé d'écouter La Tordue, la vie c'est dingue . Un petit enfant scande d'une voix fluette chaque couplet d'un refrain "le plus important c'est d'être pas mort". Hé oui, pas mieux.
Hélas, Sólveig Anspach (Queen of Montreuil, Lulu femme nue) s'est fait manger par le crabe  mais Jean Rochefort lui est bien vivant. *
Tiens bon Jean, le plus important c'est d'être pas mort.
Et c'est valable pour ce blog...
On aura remarqué que pas une photo n'illustre mes propos. Afin de vous permettre tout de même de respirer un peu, en voici une, prise au bord d'une rivière, lors d'un pique-nique improvisé, sur la route qui me conduisait vers les Cévennes pour fêter les 75 ans d'un ami, en pleine forme. Que les Dieux des forêts le protègent.

* puisqu'on parle de langue, de littérature et de Jean Rochefort, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager Madame Bovary"résumé" par JR en "boloss  

lundi 8 septembre 2014

Montserrat Monclus Arjona, dite Montse.


Je lisais le dernier livre de  Lydie Salvayre quand j'ai eu l'occasion de visiter les lieux de la Retirada dont j'ai fait un billet précédent. C'était pure coïncidence mais cette visite a donné au livre une résonance d'autant plus intense.

Je ne résumerai pas le livre, très bel hommage à sa mère, Lydie Salvayre le fait beaucoup mieux que je ne saurais le faire.
Plutôt dire l'émotion qui court et couve dans ce livre.  Celle que Lydie éprouve à la lecture du livre de
Bernanos, un écrivain pourtant aux antipodes de ses propres convictions (et des miennes donc) qui entre dans la guerre civile espagnole du côté de Franco mais constate avec une horreur croissante les exactions commises par les Nationaux dans l’ile de Majorque.
 Assassinats, tortures, terreur, les hommes qui se pensent justiciers sont les plus dangereux et la guerre est l'occasion pour les plus barbares de donner toute la mesure de leur folie. Et ce qui est plus encore insupportable pour l'écrivain, fervent chrétien, c'est l'attitude complaisante voire activement complice des sommités ecclésiastiques. "Aucune imposture aux yeux de Bernanos n'égalait celle-ci. Il serait accusé, pour l'avoir écrit de faire le jeu des communistes contre les nationaux que ses anciens amis soutenaient".

<i>Les Grands Cimetières sous la lune</i>, le roman de Georges Bernanos (1888-1948), a inspiré Lydie Salvayre pour écrire son nouveau livre.

Le témoignage de Bernanos est tissé en alternance avec celui de Montse, la mère de Lydie, âgée de 15 ans en 1936 et qui à 90 ans, a tout oublié de sa vie sauf la parenthèse enchantée de l'insurrection libertaire qu'elle découvre aux côtés de son frère en allant à la ville, petite paysanne émerveillée de la liberté qui règne alors à Lérida comme dans certains villages et villes d'Espagne. LS restitue la langue inventée par Montse, ce Fragnol  concocté en arrivant en France en 39 après une longue marche qui clôture le livre et m'a bouleversée. Le plaisir de lecture doit beaucoup aux trouvailles de Montse que sa fille reprend sans cesse (vieille habitude du temps de la honte de ce langage peu orthodoxe et qu'elle réhabilite désormais).
Je vous laisse découvrir la vie romanesque de Montse, la figure solaire et tragique de son frère ardent libertaire violemment opposé à Diego, le communiste rationnel qui va devenir l'époux par défaut de Montse puisque l'amour fou rencontré en une nuit extraordinaire disparait à jamais. Parmi les Républicains, les libertaires, les Anarchistes vont être plus sûrement éliminés par les Rouges que par l'ennemi commun. Un scénario fraticide que l'histoire aura répété ad nauséam.
Lydie Salvayre souligne que Bernanos écrit pour le futur, ses mots résonnent comme un écho des temps actuels. L'aveuglement et la lâcheté, les guerres pour le pouvoir, l'ambition "nationale" servant d'étendard, tout ce qui a conduit l'Europe à quelques dix ans de massacres et menace encore et toujours.
La Retirada, mot pudique dit Lydie pour ce qui fut une débâcle et l'effondrement des espoirs de justice et d'illumination du monde, le triomphe des puissances d'argent contre le peuple.
"Elle fut malgré sa jeunesse dans une fatigue sans nom, mais elle continua chaque jour à mettre un pied devant l'autre, ADELANTE! l'esprit uniquement occupé à trouver les moyens de survivre, se jetant à terre ou dans un fossé dès qu'apparaissaient les avions fascistes, le visage écrasé sur le sol et son enfant contre elle, terrifiée de peur et suffocante à force de pleurer, son enfant à qui elle murmurait Ne pleure pas ma chérie, ne pleure pas mon poussin, ne pleure pas mon trésor, se demandant en se relevant couverte de terre si elle avait eu raison de faire subir cette apocalypse à sa fillette."
Combien de mères sur les routes actuellement, serrant contre elles leur enfant pour le protéger des tirs meurtriers des hommes en furie et murmurant " pas pleurer mon amour, pas pleurer".

Dernière minute (ajouté mardi 9/09) et parce que le fascisme prend divers visages et qu'on ne le voit pas toujours venir à temps. Si on ne peut faire davantage, au moins relayer, signaler à quel point ils sont devenus fous et où se trouvent les résistants de notre glorieuse époque : la ZAD du Testet . 

 

dimanche 8 septembre 2013

De l'amour fou à la révolte

Je viens de temps en temps consulter les commentaires sur mon blog, je vais rendre visite ici ou là à quelques uns de mes favoris et je repars. Et je constate que le temps s'élargit entre chaque billet. Je ne parviens plus à concentrer mon esprit sur ce morceau d'écran. Trop à distance, embringuée dans d'autres sphères, d'autres attachements au monde.
Qu'ai-je donc fait depuis le 26 août qui m'a empêchée (préservée ?) de me livrer à mon minuscule exercice d'écriture.
J'ai rendu visite à Didier et Catherine dans leur librairie - tartinerie installée à Sarrant, un village du Gers. Ils sont passionnés ces deux là et ils ont réussi à introduire la culture au sein d'un tout petit mais très joli  village.



On vient d'assez loin pour se fournir en livres (plus de 12000 titres avec du très rare) et pour assister aux rencontres qu'ils organisent avec des auteurs, des musiciens, des artistes de tout poil. Ils servent de savoureuses tartines et c'est fou de voir avec quel bonheur les gens flânent ou s'attablent.
Puisqu'on parle livres, une petite mention de mes dernières trouvailles. Trouvé dans une brocante deux livres (beaucoup plus, dont ceux que j'ai glanés à Sarrant, mais je ne parlerai que de ceux-là).


Je ne connaissais pas cet auteur, c'est le titre qui a accroché mon regard (on notera la virgule qui le distingue de son célèbre homonyme ). Le narrateur, critique littéraire en rupture avec sa belle est sollicité pour se coltiner le feuilleton de l'été dans un grand hebdomadaire. Il décline ainsi les grandes phases de la passion amoureuse en "passant au scalpel" les grandes amoureuses de la littérature Emma Bovary, Madame de Rénal, Henriette de Mortsauf, Odette de Crécy. Or, ces belles personnes se manifestent  (fantômes ou mythomanes ? )pour protester du sort qui leur est fait dans les articles et finissent par traquer l'écrivain pendant que celle qui l'a quitté, revient et lui empoisonne délicieusement la pseudo sérénité que son travail finissait par lui procurer. Autant de prétextes pour ausculter avec la distance de l'entomologiste tous les phases de l'état amoureux, tout en s'enfonçant en se débattant dans le marécage du désastre passionnel.
Un livre qui fait revisiter les grands textes et leur formidable intemporalité.
Autre trouvaille, Les villes tentaculaires, du poète belge Emile Verhaeren. 


Les villes tentaculaires par Verhaeren

J'y ai découvert un poème intitulé La révolte. Comme  je le recherche sur le net, surprise, je trouve un autre poème que celui que j'ai sous les yeux dans mon vieux Poche (1995). En cherchant bien, j'ai fini par trouver la version qui m'a si fortement impressionnée, tant on la croirait écrite pour relater la folie qui sévit au Caire ou à Damas.
La révolte
La rue, en un remous de pas,
De corps et d’épaules d’où sont tendus des bras
Sauvagement ramifiés vers la folie,
Semble passer volante,
Et ses fureurs, au même instant, s’allient
À des haines, à des appels, à des espoirs ;
La rue en or,
La rue en rouge, au fond des soirs.

Toute la mort
En des beffrois tonnants se lève ;
Toute la mort, surgie en rêves,


Avec des feux et des épées
Et des têtes, à la tige des glaives,
Comme des fleurs atrocement coupées.

La toux des canons lourds,
Les lourds hoquets des canons sourds
Mesurent seuls les pleurs et les abois de l’heure.
Les cadrans blancs des carrefours obliques,
Comme des yeux en des paupières,
Sont défoncés à coups de pierre :
Le temps normal n’existant plus
Pour les cœurs fous et résolus
De ces foules hyperboliques.

La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavés gris,
La rage immense, avec des cris,
Avec du sang féroce en ses artères,
Et pâle et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant

Autour de ses cent ans d’attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis ;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C’est la fête du sang qui se déploie,
À travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres ;
Des gens passent sur des gens morts ;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts.
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.


— Tuer, pour rajeunir et pour créer !
Ainsi que la nature inassouvie
Mordre le but, éperdument,
À travers la folie énorme d’un moment :
Tuer ou s’immoler pour tordre de la vie ! —
Voici des ponts et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des tisons d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages.

On fusille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts précis et mécaniques,
Au tir rapide et sec des fusils lourds,
Abat, le long des murs du carrefour,

Des corps raidis en gestes tétaniques ;
Leurs rangs entiers tombent comme des barres.
Des silences de plomb pèsent sur les bagarres.
Les cadavres, dont les balles ont fait des loques,
Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;
Et le reflet dansant des lanternes fantasques
Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Tapant et haletant, le tocsin bat,
Comme un cœur dans un combat,
Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,
Telle cloche qui âprement tintait
Dans sa tourelle incendiée,
Se tait.

Aux vieux palais publics, d’où les échevins d’or
Jadis domptaient la ville et refoulaient l’effort
Et la marée en rut des multitudes fortes,
On pénètre, cognant et martelant les portes ;
Les clefs sautent et les verrous ;
Des armoires de fer ouvrent leur trou,
Où s’alignent les lois et les harangues ;

Une torche les lèche, avec sa langue,
Et tout leur passé noir s’envole et s’éparpille,
Tandis que dans la cave et les greniers on pille
Et que l’on jette au loin, par les balcons hagards,
Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars.

Dans les églises,
Les verrières, où les martyres sont assises,
Jonchent le sol et s’émiettent comme du chaume ;
Un Christ, exsangue et long comme un fantôme,
Est lacéré et pend, tel un haillon de bois,
Au dernier clou qui perce encor sa croix ;
Le tabernacle, où sont les chrêmes,
Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes ;
On soufflette les Saints près des autels debout
Et dans la grande nef, de l’un à l’autre bout,
— Telle une neige — on dissémine les hosties
Pour qu’elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,
Étincellent ainsi, sous l’œil des astres ;
La ville entière éclate

En pays d’or coiffé de flammes écarlates ;
La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux,
Tend sa propre couronne énormément en feu ;
Toute la rage et toute la folie
Brassent la vie avec leur lie,
Si fort que, par instants, le sol semble trembler,
Et l’espace brûler
Et la fumée et ses fureurs s’écheveler et s’envoler
Et balayer les grands cieux froids.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer ;
Ou pour tomber et pour mourir, qu’importe !
Ouvrir, ou se casser les poings contre la porte !
Et puis — que son printemps soit vert ou qu’il soit rouge —
N’est-elle point, dans le monde, toujours,
Haletante, par à travers les jours,
La puissance profonde et fatale qui bouge !


J'allais oublier, 15 sélectionnés en piste pour le Goncourt, quatre femmes, pfff !
Bien d'autres choses encore pendant ces quelques jours, la vie quoi.

samedi 17 août 2013

Vie violente

Dolce Vita 

J'en ai parlé dans le billet précédent, j'ai opté pour ce livre parmi ceux qui étaient proposés gracieusement par le bibliobus à Vaour.
Affaires de mœurs, scandales financiers, Brigades rouges, attentats à la bombe, enlèvement et meurtre d’Aldo Moro, mort de Pasolini, intrigues au Vatican... Dessinant le portrait infiniment romanesque de l’Italie entre 1959 et 1979, Dolce Vita donne les clés de l'Italie d'aujourd'hui, la tragicomique époque  Berlusconi. Le dernier Guépard, en la personne du prince Malo, confesse son histoire douce-amère, celle d’une aristocratie décadente, d'une fin de règne qui n'en finit plus, car un pays qui ne fait pas les comptes avec son passé est un pays qui ne cesse de le payer.
Le livre décrit le basculement d'un monde où le goût et le plaisir de vivre n'étaient pas questionnés, ils relevaient d'une certaine innocence, après la guerre, on voulait croire qu'un monde neuf et juste allait naître. Mais "les années de plomb" vont semer la terreur, ou plutôt on va semer la terreur pour juguler ce qui émerge :  l'émancipation féminine, l'aspiration sociale à plus de justice (le communisme est à son apogée en Italie). Les factions fascistes reconverties, augmentées de toutes sortes de mercenaires en lien avec les services secrets et la CIA, en complicité avec le pouvoir papal vont manipuler et instrumentaliser les mouvements d'extrême droite et d'extrême gauche. 
On revisite l'Histoire italienne et même si on n'est pas très familier de ce qui a pu se passer à cette époque, on suit avec intérêt le déroulé de ces évènements où les attentats, les enlèvements, les assassinats se succèdent. Ceux qui cherchent à dévoiler les véritables responsables n'y parviennent pas pour cause de mort violente. 
Le montage du livre est une succession de ces faits divers qui endeuillent régulièrement l'Italie et le tête à tête de Malo, aristocrate esthète et jouisseur qui a été mêlé de près ou de loin à l'Histoire avec son confesseur, Savério.
Particulièrement puissante est la transcription du massacre de Pasolini, puisqu'il est désormais avéré que la première version du crime (un giton qui aurait mal réagi aux propositions sexuelles de Pasolini) est peu crédible (Pino Pelosi est de constitution frêle, Pasolini est plutôt athlétique). Pasolini est réduit à un "grumeau de sang", il a été bastonné puis on lui a roulé dessus en voiture. De façon prémonitoire il avait écrit à Oriana Fallaci : "je suis un affreux matou qui mourra écrasé par une nuit noire dans une ruelle obscure". Malaise, pitié pour cet homme anéanti, vraisemblablement parce qu'il avait le projet de dénoncer les collusions entre mafia, politiques et papauté.  Malaise, révolte pour Franca Rame, compagne de Dario Fo qui a été violée  et a eu le courage de dénoncer ce viol dans un pays qui considère qu'une femme doit "rester près de la cheminée" si elle sort, elle doit s'attendre à ce genre de mésaventure.
Au final, on apprend ce que l'on sait désormais : le rôle de la loge P2 et pourquoi toute cette horreur débouche sur le berlusconcon = 90 procès pour -entre autres- faux bilan, subornation de témoins, corruption d'inspecteurs des finances, financement illicite de partis politiques, corruption de juges, etc. etc. sans compter les affaires d'abus de mineures, bref, inscrit à la loge P2 sous le numéro 1816. Il a accompli sa mission : endormir, anesthésier le peuple italien. Pendant ce temps là, les affaires se portent à merveille.
Le livre ouvre avec le scandale provoqué en février 1960 par la sortie du film de Fellini qui obtiendra pourtant en mai la Palme au festival de Cannes. Il s'achève avec l'assassinat d'Aldo Moro.
Simonetta Greggio est italienne mais vit depuis depuis plus de trente ans en France et écrit en français, un style fluide et poétique, qui souligne d'autant plus les horreurs qu'elle relate. 
On a beau le savoir, cela reste désespérant de constater à quel point le pouvoir politique et les forces de l'argent sont étroitement mêlées et n'ont d'autre morale que celle de l'efficacité à éradiquer ce qui s'oppose à leur infernale domination.

jeudi 20 juin 2013

Pas pleurer

"Quelques êtres ne sont ni dans la société ni dans la rêverie.  
Ils appartiennent à un destin isolé, à une espérance inconnue.
Leurs actes apparents semblent antérieurs à la première inculpation
du temps et à l'insouciance des cieux.  
Nul ne s'offre à les appointer.
L'avenir fond devant leur regard.  
Ce sont les plus nobles et les plus inquiétants."
René Char
 

Vendredi, Lydie Salvayre présentait son dernier livre à la librairie Ombres Blanches (Toulouse). "Sept femmes ", "sept allumées pour qui l'écriture n'est pas un supplément d'existence, mais l'existence même."
Elles ont en commun d'avoir eu un destin plutôt malmené sauf Colette qui a su mener sa barque et vivre sa liberté sans trop d'entraves. Comme Lydie, j'ai aimé, à 16ans, l'écriture flamboyante et la vie joyeusement iconoclaste de Colette. Puis j'ai cessé de la lire. Lydie , l'exprime ainsi : "son côté popote m'insupporte".
Les autres ont eu toutes les pires difficultés pour être reconnues de leur vivant. Le cas le plus désespéré est sans doute celui de Marina Tsvetaeva qui est considérée désormais comme l'un des plus grands poètes russes du vingtième siècle,mais a trouvé porte close auprès de nos gens de lettres lorsqu'elle était en exil à Paris. Elle a entretenu avec Pasternak (son grand amour) et Rilke une correspondance magnifique où elle décrit les conditions de misère qu'elle affronte avec ses deux enfants. Elle  finit par se suicider en 1941, alors qu'elle n'a plus nulle part où aller dans cette Russie en proie à la guerre et qu'elle avait fuie pour tenter d'échapper à la sinistrose que le stalinisme répandait dans sa folie meurtrière.
Elles partagent ces femmes le destin douloureux d'artistes qui n'ont pas de place dans un monde (la littérature) dominé par les écrivains masculins. Et même si Virginia Woolf ne subit pas les assauts de la misère qu'affrontent Tsvetaeva ou Djuna Barnes (qui elle, finit sa longue vie -90 ans- en recluse), elle doit se battre contre cette maladie qu'on nomme la bipolarité qui fait succéder à des périodes d'euphorie de graves dépressions.
Elles ont également en commun un goût farouche de la liberté, de l'indépendance, à une époque où les femmes étaient censées dépendre d'un mari à qui elles devaient obéïssance. Lorsque Emilie Brontë ose faire paraître "les Hauts de Hurlevent" et son Heathcliff, héros romantique, sombre, possédé par un amour impossible, et tenaillé par le désir de vengeance, le livre fait scandale, "les critiques sont horrifiés (...) jugent l'histoire invraisemblable, les personnages ignobles, les passions débridées, le tout écrit en l'absence totale de morale et dans un style des plus grossiers, voire répugnant". Comment cette jeune fille qui a si peu vécu a-t-elle si bien reconnu en l'être humain les puissances du mal
Je connais moins Sylvia Plath   et pas du tout Ingeborg Bachmann.   La première obtiendra le prix Pulitzer à tire posthume en 1982,  (elle se suicide en 1963). Thomas Bernhard qui s'y connaissait en noirceur avait dit de Ingeborg Bachmann : "Elle avait comme moi, trouvé très tôt déjà l'entrée de l'enfer, et elle était entrée dans cet enfer au risque de s'y perdre prématurément ". Ce qu'elle fit.

Lydie Salvayre parle de ces femmes avec toute l'empathie qu'elles lui inspirent et l'admiration qu'elle leur voue. Des vies consacrées à l'écriture au risque de leur propre vie. "La postérité a justifié la passion de leur engagement, célébré leur talent et patenté leurs oeuvres". Ses "admirées" sont "d'un autre temps, d'avant Goldmann Sachs et d'avant le storytelling, mais dont les mots parlent encore dans nos bouches pour peu que l'on consente à les tenir vivants"

Comme quelqu'un lui demandait pourquoi ce titre "Sept femmes"Lydie nous a confié que ce n'était pas son titre initial. Celui qu'elle avait choisi était "Pas pleurer", une injonction qui vaut pour toutes qui refusaient le pathos ( pas assez vendeur...). C'est d'ailleurs le paradoxe de ces destins. Car ces femmes qui   aimaient la vie, l'amour,(...) détestèrent la maladie autant que la douleur et se moquèrent de leur abject recyclage littéraire, vécurent presque toutes un destin malheureux.
Et ce pour quoi Lydie Salvayre qui déteste elle-même, de façon instinctive, (comme je la comprend), le goût du malheur,  leur voue une admiration totale (et je la suis, au moins pour celles que je connais), c'est"leur puissance poétique", "la grâce de leur écriture, le retournement qu'elles opéraient  sur les forces de mort et leur pouvoir de conjuguer l’œuvre avec l'existence".
C'est aussi pour cela que j'aime Lydie Salvayre, l'écrivain et la personne, une belle personne.

Photo ZL 19 juin 2013 
 

vendredi 19 avril 2013

Vies minuscules


"je ne savais pas que l'écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l'Afrique, l'écrivain une espèce plus avide de se perdre que l'explorateur; et, quoiqu'il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et forêts, qu'en revenir cousu de mots comme d'autres le sont d'or ou y mourir plus pauvre que devant -en mourir- était l'alternative offerte aussi au scribe" Pierre Michon Vies minuscules Gallimard 2008, p 16.

Je suis revenue sur ce livre de Michon, parce que je pensais à mes propres écrits (jamais publiés pour cause d'absence de prospection auprès d'éditeurs), que j'écoutais hier soir Lydie Salvayre, invitée de Kathleen Evin dans l'Humeur Vagabonde pour "7 femmes : Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes" paru le 4 avril 2013 aux éditions Perrin 
 et que je lis Emmanuelle Urien, après avoir absorbé d'une traite l'eau des rêves de Manu Causse.

Et donc, quel rapport entre Michon, Salvayre (et ses "Sept folles. Pour qui vivre ne suffit pas", des "allumées", des "insensées"), Emmanuelle et Manu ? (et mes manuscrits croupissant). Les mots cousus d'or ou le cercueil. 
Les écrivaines que Lydie Salvayre a choisies  (exception faite de Colette) n'ont pas eu la vie facile et sont mortes suicidées,  dépressives et /ou dans la misère. Double malédiction femme et écrivain. 
Michon lui-même a longtemps vécu très chichement en buvant beaucoup. Son écriture et son univers n'étaient pas "bankables".

Quid de nos deux Manu et Manue. Et bien, l'eau des rêves est une plongée dans l'univers d'un mec qui ne parvient pas à vivre sans être obsédé de lui-même et de la mort que son grand-père s'est donnée avant sa propre naissance. Il se vit comme l'héritier de ce René, d'un destin contraint, glauque, empêché. Le secret de famille bien / mal gardé, Emmanuel le fait exploser le jour de l'enterrement de la grand-mère, la femme de ce grand-père qui s'était tranché les veines, assis dans son champ, sous l’œil impassible de son cheval. Cette mort hante la vie du petit fils et la tentation du suicide le prend d'assaut alors que le dégoût de soi le submerge. Cette partition sur le combat que chacun mène à sa manière pour s'inventer en dépit des déterminismes familiaux et sociaux (aller aux putes fait partie de la vie ordinaire des ouvriers que le personnage fréquente depuis qu'il a décidé d'abandonner son métier de graphiste pour s'abrutir de fatigue, seule façon d'échapper au manège de son obsession, aller aux putes, il n'y parvient pas). Ecriture scandée, où l'ordure qui fait partie de nos vies minuscules n' est pas fardée mais exposée  avec quantité de termes délibérément crus, en contraste avec des envolées poétiques, délicates. Ces aller-retour sont ceux de nos états absurdes entre exaltation et désir d'harmonie et totale désespérance de nous savoir si proches de la déliquescence, si près de la mort.

Emmanuelle Urien m'a fait cadeau de son livre mardi. Son éditeur n'avait pas prévu le nombre nécessaire au Salon du livre et du vin de Balma. Elle m'en a donc convoyé un exemplaire au Bistrologue où s'enregistrait la 100e de Pas Plus Haut Que Le Bord. (Je les aime bien tous ces zozos, avec un faible pour Dahu, Desproges, sors de ce corps!). J'ai donc entamé L'art difficile de rester assise sur une balançoire et ne saurait en faire une appréciation sauf à dire qu'une fois de plus il s'agit là d'une banale affaire de couple brisé. Mais d'emblée, le ton tient à distance le pathos, la doulhaine s'exprime dans la rage et j'attends la suite pour vérifier l'efficacité du procédé : pour oublier un homme qui vous a trahie, faites comme s'il était mort. le deuil est plus confortable que la trahison, jusqu'à ce qu'il meurt vraiment .

Seulement ce qui compte dans la littérature, ce n'est pas tant l'histoire (quoi de plus ordinaire que la vie d'Emma Bovary, c'est d'ailleurs bien ce dont elle souffre), mais la musique des mots, les collages,  les  trouvailles, et le courage de celui qui va fouiller dans les misérables et grandioses secrets de nos vies minuscules, pour retourner sous nos yeux ce que sa bêche aura exhumé de ces tréfonds.

Paradoxalement, c'est sans doute ce qui m'a si mal encouragée à rendre publique ma prose. Défaut ou excès d'égo ? Aquoibonisme aussi. Tant et tant de livres ! Ma contribution liliputienne est-elle bien nécessaire? Mais encore, étais-je destinée à cet avenir improbable, à ces affres (l'ai-je bien descendu?), à ces séances de signature où on est aligné (par ordre alphabétique à Balma !!!) contraint d'écouter s'épancher des quidams dont on aura oublié le nom après l'avoir soigneusement orthographié sur la première page de notre précieux opuscule.  Apparaître puis disparaître. Croire à tout prix à l’extrême importance de ce qu'on a extrait dans l'effort (et dans le plaisir, fort heureusement) et tenter d'en convaincre des journalistes plus ou moins complices (ils vous ont invité-e) mais parfois pernicieux ou un rien stupide (Emmanuelle en recense quelques illustrations, voir le lien ), afin qu'ils relaient le texte vers le lecteur (acheteur) potentiel
J'ai choisi un terrain d'exercice guère moins miné qui m'a conduit à écrire beaucoup (argumentaires / projets / articles / conférences) mais où je pouvais jouer collectif et ne pas être sans cesse rabattue sur ma propre  vie minuscule. Ce choix ne m'a pas guérie du désir d'écrire, il en a dérivé la pulsion. Était-ce une bonne option?
Il y a tant de façons d'exercer. 

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Afin de conclure sans répondre à cette question, vous conseiller un film Bianca Nieves, Le conte revisité par Pablo Berger. Pas de discours, les pancartes du muet, art de la lumière, du montage, beauté des femmes, affrontement du bien et du mal avec une belle-mère perverse à souhait et des nains burlesques et touchants, un hymne à la tauromachie (dont je déteste le principe ) où le taureau joue un rôle particulier: il est celui qui accomplit l’œuvre de justice, puissance de la musique. Un chef-d’œuvre. Une jeune fille analphabète accède à un destin extraordinaire et nous sommes tous cette belle endormie qui attend le baiser de la délivrance.