samedi 15 février 2020

L'amour, toujours, l'amour.



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Hier c'était le 14 février, la Saint Valentin. Pure coïncidence, je lisais "L'abandon du mâle en milieu hostile" d'Erwan Larher. Pure coïncidence également je venais d'achever "Les vaisseaux du cœur" de Benoîte Groult. Deux livres sur l'amour fou. Rien de comparable entre ces deux opus si ce n'est la magie  du langage dans des styles très éloignés et cependant aussi puissants.

J'ai rencontré l'écriture d'Erwan Larher avec "Le livre que je ne voulais pas écrire" qui m'avait inspiré l'article en lien. Puis j'avais lu "Marguerite n'aime pas ses fesses" et la roue des envies de lecture m'avait tenue éloignée des autres ouvrages de ce personnage -car c'en est un- que je visitais de loin en loin sur Facebook, suivant en particulier ses péripéties de bâtisseur / rénovateur. Et puis cherchant tout autre chose à la Médiathèque, il y a quelques jours, il me tomba sous l’œil et je le plaçais sur la pile aux côtés de Virginie Despentes et quelques autres.
J'ai abandonné toute tentative de faire autre chose pour ne pas abandonner le "mâle" fou amoureux de cette étrange personne à l'allure trash de totale déjantée cependant forte en thème et qui le met en remorque de ses pérégrinations dans les bars hantés par de prétentieux inutiles, avachis, gros consommateurs de joints et de bières. Lui se trouve aux antipodes de la faune, marginal chez les marginaux tout confit dans les bonnes manières transmises avec force par un père réactionnaire à souhait et une mère effacée comme il se doit dans la province bourguignonne, capitale Dijon. Par quel improbable tour du destin ce morveux, puceau, englué dans la timidité et l'indécision  devient-il l'amant puis le mari de cette déesse, qui suscite concupiscence et jalousie des mâles, y compris du père (même s'il n'y a aucune transgression, on tient à sa place dans le monde de la bonne bourgeoisie locale). C'est en tout cas une question qui ne laisse pas en repos l'esprit et le corps du bienheureux qui bien que baignant dans la félicité de l'amour partagé s'étonne chaque fois d'avoir été choisi. On ne peut aller plus loin dans le commentaire sans porter dommage à l'intrigue dont toute la force repose sur cette question dont on n'aura aucune réponse éclairante mais qui hante tout le déroulement du livre. Ce qui est éblouissant c'est l'extrême délicatesse de la dissection des sentiments qui habitent le "mâle", si éloigné des clichés du conquérant sûr de lui, au contraire totalement subjugué par la femme qui lui ouvre l'horizon, lui apprend à regarder le monde en même temps qu'à faire l'amour, qui vit sans aucun respect des conventions qu'elles exècre à un point tel qu'il la conduit aux extrêmes.

L'abandon du mâle en milieu hostile
Comment deux êtres aussi dissemblables peuvent-ils s'accorder. C'est aussi la question qui se pose, de façon récurrente, dans l'histoire des deux amoureux que Benoîte Groult déroule dans "Les vaisseaux du cœur". "J'avais dix huit ans quand Gauvain m'est entré dans le cœur pour la vie, sans que nous le sachions, ni lui, ni moi. Oui cela a commencé par le cœur ou ce que prenais pour le cœur à cette époque et qui n'était encore que la peau."  Lui est un travailleur de la mer, prosaïque et plutôt inculte. Elle est une intellectuelle éprise de littérature et d'art. Il y a d'emblée mépris et méprise avant qu'ils soient mis en situation de se toucher et que leurs sangs infusent de l'un à l'autre. Ce goût effréné l'un de l'autre devra se contenter de rencontres épisodiques mais dont ils ne sauront jamais se déprendre. Chacun ayant une vie maritale s'arrange pour trouver le temps de parenthèses enchantées. C'est la femme qui écrit et alterne la première personne et la troisième, par souci parfois de mettre à distance l'absurdité de cette attraction qui reste inexplicable si ce n'est que les corps se parlent en profondeur quand leurs langages, leurs habitudes de vie, leurs aspirations mais surtout leur appartenance de classe les opposent. Benoîte Groult souligne avec humour les maladresses de son l'amant, ses naïvetés, la trivialité de ses propos, l'agacement réciproque qui en résulte et pourtant il suffit que les corps s'approchent et la chaleur de l'un à l'autre déclenche immanquablement le désir et le jeu des corps.
Vieillissant, leur plaisir d'être ensemble ne faiblit pas. Ce sont les vieux amants.

Deux histoires qui pourraient n'être que d'une grande banalité sans la virtuosité littéraire. C'est une banalité également de proclamer les mérites de la littérature,  son pouvoir de sublimation de nos humaines minuscules péripéties.
En tout cas, on referme ces deux livres avec une impitoyable nostalgie de l'amour fou.