dimanche 17 mai 2026

Ode aux créateurs de beauté

 Chaque jour, on apprend que dans certaines municipalités un festival, un carnaval, un théâtre est menacé. Ainsi à Toulouse le Grand Rond devra fermer ses portes faute de soutien de la Mairie, le Carnaval de Lisle sur Tarn est "reporté " en automne. Rues d'été ne plait pas au nouveau maire "il donnerait une mauvaise image de la ville". Heureusement la nouvelle municipalité se doit de respecter la convention trisannuelle signée par la précédente, ce qui donne un sursis à ce très sympathique événement porté par des bénévoles qui draine un large public au-delà de la seule ville de Graulhet. Ce ne sont que quelques exemples des foudres qui s'abattent sur les manifestations culturelles avec l'arrivée ou le durcissement de la Droite aux manettes. A chaque fois un argument fallacieux remplace la raison véritable : faire taire des séditieux qui dérangent le silence assourdissant des pantoufles.

Le racornissement des financements touche très fortement le spectacle vivant en particulier les compagnies modestes de danse, de théâtre ou de cirque, celles qui assurent l'animation culturelle du milieu rural, des quartiers suburbains  On parle d’un arrêt d’un tiers des compagnies de danse, un tiers également de cessations d’activités de troupes de théâtre (chiffres des organisations professionnelles), de formations musicales (effondrement en Bretagne, en Occitanie), des cirques ou festivals qui se sont cet été dépensés sans compter. Libre journal.

L'UNESCO alerte : "La culture est menacée,  les conflits armés, le terrorisme (et la menace du terrorisme) et la violence dans chaque région mondiale sont couplés à la crise climatique et à la capacité réduite des gouvernements et de la société civile à agir." L'organisation insiste sur le rôle essentiel de la culture pour permettre la réconciliation et la paix. 

Malgré ces  vents mauvais les artistes résistent. Ainsi cet événement qui mêlait exposition, conférence, théâtre et joyeuse mise au feu du Karneval. 




  



 





Hélas, ces spectacles pourtant excellents n'ont pas rencontré suffisamment de public pour se financer et les artistes ont tous travaillé bénévolement.

Autre moment, autre culture. Je suis allée à Paris pour me rendre à un séminaire. Je m'étais ménagé quelques jours libres que j'ai mis à profit pour aller à la rencontre de Sebastiào Salgado dont l'exposition hommage  à l'Hôtel de Ville est extraordinaire. Outre les photos connues telles que celles des mineurs de la mine d'or de Serra Pelada au Brésil (1986), il y a celles réalisées à Paris, ville d'élection pour ce Brésilien qui a arpenté la terre entière. On découvre également la forêt reconstituée au sein des terres dégradées de l'Etat de Minas Gerais où se niche désormais l'Instituto Terra  dédié à la restauration écosystémique, de la biodiversité, du sol, des ressources hydriques. L'exposition se conclue par la  présentation de peintures  de Rodrigo, le fils atteint de trisomie, aux couleurs éclatantes. 

Une photo parmi celles qui ont retenu mon attention et son commentaire.




 
Je crains que ce ne soit une situation répandue désormais.

Calder à la Fondation Louis Vuitton avec ce beau titre Rêver en équilibre. L'expo débute par ce film où le vieil enfant fait jouer son mini cirque devant un parterre riant aux éclats. Toute l'habileté du créateur, l'humour et la performance des petits mécanismes qui réussissent parfaitement les sauts périlleux des trapézistes ou des cavaliers. Voir le teaser sur le site de la Fondation avec un commentaire de son ami Jacques Prévert.

Les illustrations suivantes sont choisies à dessein comme moins connues du travail de Calder


Joséphine Baker



Calder dans son atelier

Je me suis promenée ensuite dans le Jardin d'acclimatation où est situé le bâtiment invraisemblable créé par l'architecte Frank Gehry. Citons wikipédia à ce sujet La multiplication importante du coût initialement prévu pour la construction du bâtiment, coût qui fait l'objet de déductions fiscales (à hauteur des trois quarts des dépenses), entraîne un dépôt de plainte de la part d'une association anti-corruption en  contre la fondation Louis-Vuitton et le groupe LVMH pour escroquerie, recel de fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. La plainte est classée sans suite en . 

  


Quant au jardin d'acclimatation, il est truffé de jeux bruyants et de boutiques. Je ne m'y suis pas attardée, sauf pour admirer un céanothe 


Le jardin m'a donné envie d'aller à Giverny. Alors que j'ai vécu 25 ans à Paris, je n'étais jamais allée visiter ce jardin mythique. Je n'ai pas été déçue. Les bords de l'étang sont somptueux, même si ce n'était pas la saison des nymphéas, ni des roses. Et il était possible d'échapper un peu à la foule. 




Beaucoup de tulipes de toutes sortes

le même arbre que sur ma colline mais beaucoup mieux taillé

J'étais moins à l'aise dans la maison. Une queue invraisemblable pour y accéder et l'impression de violer l'intimité du grand peintre. beaucoup de tableaux d'amis dont quelques Renoir "vie de famille". Beaucoup d'estampes d'Hokusai et Hiroshige, d'autres moins connus.
La cuisine est à la fin du parcours avec cette superbe cuisinière 






Merci monsieur Monnet pour toute cette beauté en partage dont il est impossible de donner la mesure dans ce billet déjà trop long. Voir ici un peu d'histoire de ce jardin  et quelques uns des tableaux qu'il a inspiré à celui qu'il l'a conçu ainsi que le travail de restauration après plusieurs années d'abandon.

Terminons ce billet trop long, je l'ai dit, par la dernière exposition qui a occupé mon quatrième jour, avant de rejoindre le séminaire. 
Au Louvre, Michel-Ange Rodin. Corps vivants. C'est en effet ce qui frappe en parcourant les allées où sont mis en lumière ces corps aux muscles glorieux saisis dans leurs mouvements dont certains improbables. La vie figée dans le marbre et pourtant vibrante.

Etreinte amoureuse ou viol ? 


  
Le regard extraordinaire de désespoir de ce bourgeois de Calais (étude préparatoire de Rodin )



Ce n'est pas mon propos de faire une présentation exhaustive de ces riches heures passées au contact de ces merveilles que des êtres humains ont forgées de leurs mains mais j'en suis toujours émue et impressionnée et ce blog me permet d'en garder une trace même imparfaite.

Avant de repartir, j'ai fait un tour dans les jardins du Palais Royal que je fréquentais souvent quand j'habitais à proximité. 

 Créer, c'est résister.

Photos ZL
 

mardi 24 mars 2026

Ne pas se laisser abattre

 

Heureusement que la culture nous permet d'échapper  à la totale déréliction dans laquelle le monde actuel nous plonge. Folie meurtrière au Moyen Orient et aux portes de l'Europe, sombre perspective des résultats des Municipales, en tout cas dans ma petite ville et ailleurs où le Rhaine engrange des records de votes et même si au final il n'emporte pas toutes les villes qu'il convoite le nombre des élus dans les conseils municipaux promet de sérieuses dérives. Chez moi, la gauche s'étant scindée en deux grâce à la propagande soigneusement orchestrée par ceux qui craignent pour leurs prébendes et autres conforts octroyés par un système qui  devient délirant et délétère, le choix s'est fait une fois encore contre et non pour.   C'est très pénible d'assister aux flots de haine déversé à jet continu dans les médias. Le dernière illustration en date est le traitement infligé au maire de Seine Saint Denis élu au premier tour sous l'étiquette des Insoumis. 

Seul commentaire pour ma part, celui d'Alphonse Daudet

   La colère des faibles du ciboulot et des rétrécis du cœur.

Ces jours-ci j'ai assisté à l'une des dernières représentations de la compagnie sans gravité dont j'ai reproduit ici le leitmotiv du spectacle "Le déluge" que je ne saurais mieux décrire qu'en vous invitant à visionner ce teaser et cet autre . C'est un régal d'absurdités intelligentes, de maitrise déguisée en maladresse avec en fond sonore une radio qui diffuse d'épouvantables nouvelles du monde scandées par ce discours lénifiant "ce n'est pas parce que la situation est désespérée qu'il faut se laisser abattre". On rit beaucoup des démêlés du clown jongleur avec ses astucieuses machines improbables et pourtant la réflexion de fond est bien la domination du désastre qui est figuré à la fin par le fameux déluge. 

Ironiquement les quatre jours de clôture de ce spectacle qui a tourné pendant dix ans s'intitulait :

Le spectacle était précédé d'une déambulation menant à une exposition de machines étranges jouant avec la lévitation des objets et la loufoquerie d'automates fabriqués à base d'objets insolites


Au nombre de mes dernières lectures "Mon refuge et mon orage". Je l'ai repéré dans ma chère librairie l'Autrucherie  avant que l'écrivaine ne soit invitée par Trapenard à La grande librairie


Je connaissais surtout l'activiste, la militante altermondialiste dont les prises de positions lui ont valu des moments passés en prison. Son livre en fait d'ailleurs état mais le coeur du livre est dédiée à la vie tumultueuse de sa mère qui ne lui a jamais prodigué l'amour qu'elle en espérait mais qui a consacré son énergie à l'éducation en créant une école dont les méthodes ont rallié de plus en plus de familles de sorte qu'elle a pu l'agrandir et la perfectionner en dépit des difficultés qu'elle a rencontrées. Un livre au final comme un hommage à la femme libre, volontaire qui a tracé son chemin dans une Inde très soumise au système de castes que Ms Roy (ainsi la nomme sa fille) n'a jamais accepté. La famille est issue de la communauté des chrétiens syriaques mais mère comme fille sont agnostiques et refusent délibérément d'obéir à l'étiquette des castes. Arundhati se tiendra auprès des révoltes des Dalits (intouchables) dans leurs combats pour sauver leurs terres de la spéculation des multinationales.  

Le printemps est là et je plante et replante. Très bon exercice pour échapper à la folie des hommes. Il me vient l'envie de créer un mouvement  et de l'appeler "Y'en a marre" comme celui des jeunes Sénégalais qui n'en pouvaient plus de leur gouvernement de vieillards autoritaires. Y'en a marre de la domination masculine qui s'exprime en ce moment à coups de bombes et de drones mortels. Non seulement ils tuent mais ils aggravent épouvantablement le réchauffement du climat et la pollution, tout en spéculant honteusement sur les prix du pétrole. Alors oui, y'en a marre! 

Heureusement grâce à l'amitié, on ne se laisse pas abattre     

Bouquet offert par ma voisine dont le jardin est orné d'un somptueux mimosa.


lundi 16 février 2026

Marcher seule la nuit

Beaucoup d'événements ce dernier mois  m'ont tenue hors de portée de ce blog. Je n'en donnerai pas le détail ici. Je vais plutôt me concentrer sur la question de l'écriture. 

Je viens de voir le film A pied d'œuvre, tiré du livre éponyme dans lequel l'auteur  Frank Courtès traite de la précarité des écrivains. C'est hélas la dure réalité. La plupart des auteurices touchent de 8 à 10% sur la vente de leur ouvrage, soit moins de 2 euros. 67% ont un travail plus ou moins rémunérateur pour survivre. 



C'est le cas de Paul le personnage du roman de Courtès, interprété à l'écran par Bastien Bouillon. Ancien photographe, il a abandonné son métier, plutôt lucratif, son appartement bourgeois, pour se consacrer à l'écriture. Sa décision mal vécue par sa famille, l'entraine peu à peu dans la précarité. On lui prête un studio dont le soupirail donne sur la rue et les jambes des passants.. Il vit de petits boulots après s'être inscrit sur une plateforme où on décroche de quoi assurer le couvert en étant le mieux offrant c'est à dire en acceptant le salaire le plus bas. Il devient pauvre même si sa sœur qui a suivi le chemin vers l'aisance consommatrice lui refuse ce qualificatif. Il n'est pas un vrai pauvre. "Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver est à l'obscurité : il fait noir mais ce n'est pas encore la nuit. Est-on un écrivain quand on n'est pas édité ? Ce n'est pas son cas puisque son éditrice le presse pour qu'il écrive son prochain livre,  son quatrième, tout de même. Il a reçu une avance mais ce qu'il propose ne convient pas. En attendant il se casse le dos à déménager des armoires, à dessoucher des buis jaunis de leurs jardinières sur un balcon d'un appartement huppé, ou servir de taxi en empruntant la voiture de son père qui est excédé par son parti pris. La pauvreté mais la liberté d'écrire. En choisissant de n'être engagé que par occurrences ponctuelles, il garde du temps pour écrire. La réalisation de Valérie Donzelli est toute de finesse et  Bastien Bouillon incarne cet écrivain obstiné avec sobriété,  sa voix off en commentaire de ses péripéties avec les clients est naturellement intégrée, la photographie d'Irina  Lubtchansky  est superbe. On sort du cinéma avec l'envie de se procurer le livre de Courtès. 

Pur hasard, ce jour, je visite le blog de  Philippe Annocque . Je suis un écrivain indépendant déclare-t-il. "Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer"[...] Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas.

J'ai lu avec bonheur ces deux livres formidables

                        

Au passage la traduction française introduit un terme qui n'existe pas dans les versions originales "Sleepless. Discovering the power of the night self « Insomnie. Découvrir le pouvoir du moi nocturne. » et Windswept : Walking in the Footsteps of Remarkable Women" Emportées par le vent. Dans les pas de femmes remarquables.   Sans doute la traductrice Béatrice Vierne en faisant ce choix "méfiez vous", voulait-elle souligner que les artistes rassemblées dans les deux recueils sont des femmes rebelles qui ont bravé les normes sociales leur interdisant l'indépendance et la liberté dont les hommes jouissent "naturellement". Les récits de voyage à pied sont presque exclusivement ceux d'écrivains masculins. Quant à sortir la nuit, les femmes encourent soit d'être considérées comme de "mauvaise vie" soit de faire de "mauvaises rencontres ".  Peu de femmes ont fait le récit de leurs aventures de voyage à pied et la nuit reste dans l'imaginaire féminin un espace temps anxiogène. Annabel Abbs a cherché à faire émerger ces écrits qui l'ont accompagnée et soutenue dans la découverte d'un pouvoir et d'une assurance qu'elle ne pensait pas posséder. 

Annabel Abbs est une écrivaine britannique  dont les livres ont été multi primés. Ces deux livres datent de 2021(la marche) et  2024 (l'insomnie). L'autrice entremêle harmonieusement des éléments de son expérience, des références aux autrices qui ont été des marcheuses ou des exploratrices de la nuit sans sommeil et des apports scientifiques sur les domaines en question.
Elle rencontre l'insomnie à la mort de son père qu'elle adorait. Dans un premier temps cette rupture du sommeil, cette rencontre avec l'obscurité lui provoquent des angoisses alourdies des deuils récents dont elle ne parvient pas à guérir (si toutefois on en guérit jamais). Mais peu à peu elle apprivoise la nuit et parvient à combattre la peur du noir dont les femmes sont particulièrement affligées, pire encore s'il s'agit de marcher la nuit en forêt. Elle va à la rencontre d'écrivaines qui ont toutes écrit sur l'insomnie : Virginia Woolf, Sylvia Plath, Anaïs Nin, Djuna Barnes et beaucoup d'autres dont elle cite abondamment les propos. 
Alors que "les connotations culturelles et religieuses de l'obscurité continuent à gronder dans l'ombre: l'ignorance, l'inconnu, la saleté, le danger, les déviances en tout genre, les diableries,  Annabel-de-nuit (c'est ainsi qu'elle se nomme ) découvre la transformation qui s'opère en elle. "j'ai fini par prendre goût à l'obscurité du dehors. J'adore la façon dont les parfums se déploient dans l'air nocturne. J'adore ma nouvelle acuité auditive qui me rend capable d'entendre les sons les plus minuscules et les plus oubliés. J'adore le sentiment de vivre si pleinement dans ma peau. J'adore la façon magique dont le nuit me calme [...] J'adore la faculté qu'ont les ténèbres de rendre ce qui est familier peu familier ce qui est connu inconnu. J'adore la façon dont le temps glisse et s'arrête -le passé disparaît, l'avenir cesse de geindre sans arrêt; chaque seconde est également chargée d'urgence. Ici. Maintenant. Totalement vivante.  
Plus tard, elle s'oblige à faire l'expérience de la marche en forêt la nuit donc à vaincre sa peur.

Le livre sur la marche a précédé de quelques années celui sur l'insomnie. On y rencontre certaines des références littéraires présentes ensuite parce que les marcheuses ont fait l'expérience de la marche nocturne. Annabel entreprend de revenir sur les pistes de leurs périples tout en passant en revue leur biographie. On va ainsi à la rencontre de Frieda von Richthofen , une aristocrate  (1879 - 1956) qui quittera son mari, ses trois enfants (qu'elles adorait ) et son confort bourgeois  pour vivre avec DH Lawrence jeune poète - alors sans le sou-, jusqu'à la mort de celui-ci en 1930. Ils inaugurent leur vie commune en entreprenant la traversée des Alpes à pied. Annabell accompagnée de sa famille (deux de ses quatre enfants et un mari plutôt conciliant ) entreprend de reprendre le parcours emprunté par Frieda et Lawrence pour comprendre ce qui a poussé cette femme à se lancer dans une telle aventure, bravant toutes les normes sociales de son époque, réalisant "une désertion spectaculaire de tout ce qu'elle avait été". Une recherche de soi, de liberté d'exister, de respirer, de jouir de solitude pour mieux créer, c'est ce qui rassemble la peintre britannique Gwen John, (1876-1939), l'écrivaine australienne Clara Wyvyan (1885-1976), qui organise des randonnées avec Daphné du Maurier, l'Ecossaise Nan Shepherd (1893-1991) surtout connue pour son ouvrage  "La montagne vivante ", la Française Simone de Beauvoir (1908-1986) et la peintre américaine Georgia O'Keeffe  (1887-1986). Ces femmes ont toutes en commun d'avoir refusé le rôle qu'on attendait d'elle à une époque où il était particulièrement difficile de s'affirmer comme femme libre de ses choix, libre de se déplacer et de vivre seule, libre de créer. Elles ont d'ailleurs souffert d'effacement, Frieda catonnée comme muse de Lawrence, Gwen  éclipsée de son vivant par son frère Augustus,  encensée  tardivement tandis que lui est désormais considéré comme moins talentueux. Clara a entrepris la descente du Rhône en trois mois en compagnie de sa fidèle amie Daphné du Maurier. On connaît la difficulté de Simone à maintenir son autonomie intellectuelle sans être obligatoirement associée à Sartre, jusqu'à ce qu'elle écrive le deuxième sexe. On trouve  le récit de ses randonnées en solitaire dans ses autobiographies. Georgia O'Keeffe a subi l'écrasement du photographe Alfred Stieglitz et quand celui-ci lui a préféré une jeune Dorothy Norman, elle s'est installée au Nouveau Mexique où elle a pu retrouver "les longues promenades au milieu d'immenses espaces sauvages battus par les vents" sources de son inspiration et de sa sérénité. 
O' Keeffe et toutes les autres  artistes du XXème siècle, pour pouvoir créer, éprouvaient un besoin de liberté qui entrait en conflit avec leur destin présupposé de femme d'intérieur.  
Annabel part chaque fois sur la piste de ces marcheuses et refait leurs périples mais dans d'autres conditions à l'ère du GPS et des espaces autrefois déserts et désormais occupés. Au Nouveau Mexique, cependant Annabell rencontre le grand vide si apaisant de la nuit, "dehors sous les étoiles, là où il y a toute la place voulue" selon les termes de Georgia.  
Ce livre m'a donné une furieuse envie de partir marcher, non pas dans ces conditions extrêmes, mais accompagnée d'une de mes amies. Je devrais réaliser cela au printemps. 

Actuellement nous sommes toutes et tous sous les trombes. Heureusement pour illuminer nos journées, il y a les livres ou les films. Vu Sirat somptueux mais éprouvant,  l'Affaire Bojarski   magnifique prestation de Reda Kateb dans le rôle du Cézanne de la fausse monnaie, affronté au commissaire Mattei, Bastien Bouillon (autre rôle), Gourou, Pierre Niney époustouflant dans un rôle d'arrogant coach, et plus léger Lol 2.0 un film sur les affres de la bourgeoisie, surtout agréable parce qu'on y retrouve Sophie Marceau et le petit fils de Belmondo, Victor, beau et sympathique comme son grand père. Le film est réalisé par la fille de Marie Laforêt, Lisa Azuelos  et joué par Thaïs Alessandrin  la fille de la réalisatrice. Eh oui, il y a des dynasties, désormais les princes et les rois se rencontrent sur les scènes de spectacle et de sport.   

Pour conclure deux vers d'un poème d'Elizabeth Austen, intitulé The Girl Who Goes Alone cités par Annabel propres à conjurer la peur que les femmes éprouvent à marcher seules : 
La fille qui marche seule dit avec son corps 
Que le monde vaut bien un tel risque.

lundi 29 décembre 2025

L'étoffe des rêves

Je suis noyée sous les travaux de rénovation. Les artisans se succèdent mais tous utilisent des perceuses, scieuses et autres outils percutants pour les oreilles et générateurs de poussière.  Après chaque passage, je dois nettoyer à  minima pour reprendre le cours de ma vie dans des conditions à peu près normales. Entre chaque intervention, je dois déménager ceci ou cela puis le remettre en place et bouger autre chose, sortir les livres des bibliothèques pour permettre aux ouvriers d'opérer, évacuer la salle de bain pour changer la fenêtre etc.    Tout ce charivari doit se conclure par un meilleur confort, murs isolés, climatisation performante, fenêtre double vitrage etc. Merci la prime Renov obtenue sur le fil mais qui laisse un reste à charge conséquent. Normalement la fin des travaux avant Noël, inutile de dire que j'ai hâte de pouvoir enfin m'occuper d'autre chose et retrouver un peu de paix dans la maison. Mon chat est du même avis, il déserte toute la journée.     

Qu'ai-je fait d'autre depuis mon dernier passage sous l'arbre ? 

Un petit tour à Paris pour délivrer un cours au CNAM auprès d'étudiants venant de plusieurs pays. Je m'étais ménagé un petit temps pour aller voir une expo; j'ai jeté mon dévolu sur L'étoffe des rêves  à la Halle Saint Pierre, un lieu qui accueille  un art décalé, un art brut. J'y ai vu plusieurs expos étranges dont une consacrée aux œuvres d'artistes locataires d'hôpitaux psychiatriques que j'avais visité avec ma fillote. Double plaisir. 


Quelques images qui m'ont frappée

Rita Arimont travaille avec fils en torsion




Sept silhouettes à taille humaine, hantées, sans visage, repliées sur elles-mêmes comme des momies, réunies sous le titre Solitude par la Belge Micheline Jacques (née en 1933) et réalisées à partir de nylon et de mousse.

Thérèse Chevalier (1939–2009), coud des vulves affirmées et des seins rebondis

Autre expo cette fois au Forum de ma petite ville du Tarn où se tient tous les ans un Festival des Arts. C'est toujours un vrai bonheur de découvrir la richesse de la créativité d'artistes tarnais ou plus largement occitan

Deux exemples de sculpture 

l'une de verre Carole Tournier

l'autre de terre Michel Alquier
 
Quelques livres en dépit du fait que je suis souvent morte de fatigue le soir. 
J'ai voulu lire Boualem Sansal. Harraga m'a semblé un bon premier à tenter. Ecriture puissante mais trop de hargne à mon goût. Il ne fait pas de cadeau à la clique au pouvoir, certes, il déteste la ville Alger, ses congénères (du moins son personnage, une femme qui défend âprement sa solitude qu'une "harraga" une qui "brule la route" vient faire exploser par sa présence foutraque, alors qu'elle a dans son ventre le résultat d'une vie de patachon éminemment réprouvée et donc dangereuse dans un contexte d'islamisme d'Etat. Une peinture au vitriol  non de l'Algérie mais du système. On comprend sans l'excuser que le pouvoir ait eu envie de le faire taire. Son passage à la Grande Librairie après sa libération montre un homme qui s'exprime avec une grande douceur et une vraie détermination.

Une découverte qui m'a fait beaucoup de bien. Lauren Bastide mêle son analyse historique de la construction d'une obligation pour les femmes d'être sous la tutelle du père ou du mari et ne peuvent s'en affranchir qu'en devenant veuve, à sa propre expérience. Vivre seule pour une femme est considéré comme une anormalité. Et les femmes elles-mêmes vivent leur solitude comme un échec et en souffrent    

  

Il est temps de transformer notre regard sur la solitude des femmes.
Les femmes ont mis des siècles à conquérir le droit d'être seules, à s'affranchir de la surveillance du père, du mari, de la société. Aujourd'hui, enfin, elles le peuvent. Mais leur solitude reste mal vue. Y compris par elles-mêmes, nombreuses à la vivre comme une souffrance ou un échec.
En mêlant analyse historique avec beaucoup de références bibliographiques  et récit personnel, Lauren Bastide invite à changer de regard sur les femmes seules : celles qui ne sont pas en couple, celles sans enfants ou dont les enfants ont " quitté le nid ", celles qui voyagent en solitaire, celles qui n'ont besoin de personne - ou essaient, en tout cas.
Il existe dans la solitude la promesse d'une émancipation, d'une estime de soi renouvelée et de la possibilité d'habiter le monde, enfin, à son rythme.

Apprès une interruption de dix jours liée en particulier aux travaux qui exigent après le départ des ouvriers une remise en état même sommaire des lieux induisant une certaine fatigue, je reprend l'écriture de ce post, décidément décousu.

Achevé la lecture d'un essai de Belinda Cannone "L'écriture du désir "

Belinda Cannone voit dans l'écriture la manifestation de notre volonté d'étreindre - le monde, la réalité rugueuse ou douce - et de célébrer notre présence au monde, notre désir de vivre.  

Pas d'idée dont les pages ne seraient que la traduction : seule l'intuition préexiste à l'acte d'écrire . Les mots sont l'idée. Sans mots, pas d'idées. 
Ce que nous cherchons dans la lecture c'est cette mise en mots qui nous offre l'opportunité de ressaisir ce qui est en nous mais peut être mis à jour grâce à l'écrivain qui a fait le travail de mineur de fond pour porter à la lumière les pépites dont nous sommes à la fois les héritiers et les  polisseurs. 

Dernière minute, mort de BB. Je n'ai jamais été subjuguée par sa beauté ou son talent. Elle a participé de cette mode du blond obtenu par décoloration qui a relégué les brunes dans la catégorie des "moches".  J'ai toujours préféré CC à BB (elles sont mortes à quelques mois d'intervalle). Bardot a certes été le symbole d'une certaine liberté, mais pour ce qui me concerne, mes égéries étaient plutôt Beauvoir et Sagan à l'époque de "Babette s'en va en guerre" (j'avais un petit faible pour Jacques Charrier). J'ai revu Le mépris, considéré comme un de ses meilleurs rôles Je trouve que le film a très mal vieilli. A part les citations dont Godard nous abreuve, l'intrigue est très pauvre, la dramaturgie assez poussive, la fin bâclée. Dans le documentaire qui était consacré à l'icone, j'ai surtout été émue par la vidéo où elle entoure de ses bras un bébé phoque, j'avais aimé à l'époque son combat et sa décision de quitter le milieu du cinéma pour se consacrer à la défense des animaux. Plus que ses films, sa Fondation est son grand œuvre.  Sur la fin de sa vie elle vivait relativement recluse, avait épousé un sympathisant du Front national et tenait des propos qui lui ont valu quelques procès pour propos racistes et homophobes. Une gloire nationale dont s'empare avec empressement l'extrême droite .

Pour se souhaiter immortel, il faudrait attacher beaucoup d'importance au Moi, il faudrait croire que nous ne sommes pas cette petite coque légère, capable d'embrasser l'univers mais si fragile, si éphémère. Belinda :118.

J'allais oublier. dans quelques jours nous entrons dans une nouvelle année. Je nous souhaite de peaufiner notre art de la joie. 



vendredi 24 octobre 2025

L'EmanciPASSION



J'entre dans une nouvelle aventure, avec gourmandise.

Pierre, de l'Usinotopie , a lancé un projet de tiers lieu culturel l'EmanciPASSION  installé dans les locaux des Plasticiens volants, une ancienne mégisserie désaffectée dont les bâtiments sont adaptés à la création des sculptures aériennes gonflables avec lesquelles ils créent des dramaturgies proposées au public du monde entier. 

Pierre donc, après quelques consultations auprès des habitants, a proposé afin de commencer à donner chair à ce projet de mise en lien des artistes avec les habitants sur la ville et au-delà, de participer à La fête des possibles.   

 


 Quelques présentations en préalable

"L’UsinoTOPIE est une fabrique des arts de la marionnette, aujourd’hui implantée à Graulhet après dix-huit années d’aventure à Villemur-sur-tarn. Elle se consacre à la création, la transmission et l’accompagnement des projets marionnettiques, en cultivant une approche singulière : expérimenter, chercher des formes nouvelles, encourager les rencontres et tisser des liens sur le territoire. En dialogue étroit avec l’EmanciPASSiON, tiers-lieu artistique et citoyen en gestation, l’UsinoTOPIE avance pas à pas : avec humilité mais avec une détermination profonde, fidèle à une posture de résistance douce et à l’envie de faire germer d’autres manières de créer et de partager." (Extrait du site)

Le projet de la Fête des Possibles est porté par le Collectif pour une Transition Citoyenne et ses organisations membres et partenaires. La Fête des Possibles ce sont des centaines d’évènements organisés chaque année partout à travers la France et la Belgique pour rendre visibles toutes les initiatives citoyennes qui construisent une société plus durable, humaine et solidaire. (Extrait du site).

En l'occurrence celle de Graulhet s'est tenue du 8 au 12 octobre. Le programme a été bouclé en à peine deux mois. En participant à son élaboration, j'ai eu le plaisir de découvrir la richesse du réseau d'artistes du territoire et ainsi de tisser des liens avec quelques uns d'entre eux. J'ai découvert les créations d'Isabelle Guérin qui exposait au sein du lieu de l'EmanciPassion. Je lui ai demandé une reprographie du tableau ci-dessous. Elle en vendait au cours de son exposition, plus accessibles aux bourses plates, mais celle-ci n'existait pas. A suivre


La photo n'est pas excellente mais l'humour est intact @ ZL

Dans le même espace Ugo Ratti exposait ses sculptures sur bois. Il m'a confié qu'il aimait particulièrement travailler le buis. Ci-dessous un exemplaire avec en arrière plan une peinture d'Isabelle.

Le buis travaillé par Ugo Ratti @ZL

Les clowns crieuses ont animé le marché avant et pendant les journées de la fête. Elles ont séduit petits et grands pour les informer de tout ce qui se passait dans leur ville

Clown un jour, clown toujours @Pierre Gosselin

Jess Bird avait affiché de grands calicots porteurs de  poèmes sur les fenêtres d'habitants volontaires. Une vingtaine de ces messages ont circulé ainsi dans la tête de ceux qui la levaient vers le ciel. 


Jess Bird, diseuse des possibles @Pierre Gosselin

La soirée inaugurale a drainé un public d'aficionados de Bal Trad et particulièrement de l'accordéoniste Rémi Geoffroy. Nous avons été stupéfaits et ravis de voir arriver plus de 250 personnes qui ont envahi la piste dès qu'il a émis ses premières notes et ne l'ont quittée que lorsqu'il est venu jouer au milieu des danseurs une mazurka clôturée par une délicate coda.  
 
Il ne m'est pas possible de rendre compte de toute l'effervescence poétique qui a surgi au sein des multiples lieux partenaires, juste les citer ici : l'Autrucherie, librairie café où j'ai eu le plaisir de présenter mon livre, le Labo M où Les Vidéophages nous ont offert une série de courts métrages dont un absolument hilarant intitulé "Rien de grave" un menuet,  musique de Lulli, dansé par huit couples,  avec toute la componction nécessaire mais sur un parquet boueux, avec un maître de cérémonie impitoyable qui relance la musique dès qu'elle s'arrête. Totalement burlesque et irrésistible. 

L'Uzine  a accueilli Anne Maitrejean en concert, puis un repas partagé la Soupe aux cailloux,  et enfin le Little Big Circus dont je ne peux rien dire, j'étais partie me reposer.
La Calida offrait un thé et de délicieux gâteaux pour mieux faire connaître ce hammam, situé en centre ville et très accueillant. Je n'ai hélas pas eu le temps d'en bénéficier, mais ce n'est que partie remise.
 
La Calida @ZL


La Closeraie accueillait les vitraux de Nicole Teulière-Assémat et a offert scène ouverte aux musiciens.

Nicole Teulière @oeildepierre


Dans les locaux de l'EmanciPASSION, j'ai fait une courte présentation de l'économie solidaire suivie d'une Causerie  avec Nicolas Roméas et la Clown Lamelle (cie In Girum). C'était un essai à vrai dire un peu étrange. Le propos était centré sur l'Art et Nicolas l'a introduit avec beaucoup de sérieux tandis que la clown l'interrompait chaque fois qu'elle considérait qu'il l'était trop, sérieux. Il y a eu quelques échanges mais nous en sommes sortis un peu perplexes, après avoir essayé d'approfondir la question centrale "qu'est-ce que l'Art". Pas facile !    

Le carnaval a été un moment fort. Déployées sur la place centrale de la ville les créatures des Plasticiens volants ont succédé à la Chorale explosive "La Rugissante" 20 voix et un accordéon pour un tour du monde vocal sous la houlette de Natacha Muet. Toujours un bonheur de les écouter même si ce n'est pas la première fois, j'y compte plusieurs amies chères.  
Je m'étais engagée à manipuler une de ces grosses bébêtes, la fourmi. Je me suis beaucoup amusée à  arracher des sourires sur des visages fermés et à jouer avec les enfants qui prenaient les antennes de la fourmi pour une queue du Mickey (celle qui m'échappait toujours quand j'étais petite). 

Une fourmi prêteuse et une chenille gourmande @Dominique Lassalas

 

La tortue volante @Dominique Lassalas
 
Nous avons quitté la Place, en cheminant dans les rues étroites, veillant à ne pas abimer nos belles baudruches pour rejoindre le Labo M, où elles ont été vidées et réduites en un amas de dépouilles dans la cour avant d'être embarquées pour rejoindre leur port d'attache.   
La salle du bar était  bondée, le concert de Paul Val était attendu, un vrai rock'n'roll avec des riffs de guitare éblouissants. Je me suis repliée sagement sur la terrasse, le temps était doux et les décibels moins meurtriers, j'ai fait quelques incursions dans la salle après avoir dégusté un délicieux curry, la musique était vraiment bonne.  




Le lendemain, jour de marché Elise et Dominique ont distribué les soupes qu'elles avaient concoctées la veille dans d'énormes faitouts. Elles ont eu un franc succès.

Les sorcières Elise et Dominique devant leurs chaudrons @ZL

Très beau final (...) avec Marie Guerrini et Loïc pour "Brins d'herbes entre les lattes du plancher" et en suivant avec Lakhdar Hanou, le duo La Kahina et leurs invité.e.s, Michele Martin et Frank pour "L'écho des terres en lutte" et avec la participation de l'association BDS et Solidarité Migrants. Pour finir dans la convivialité et le partage on a dégusté les délicieuses soupes préparées par Elise et Dominique. Dixit Pierre Gosselin

La lumineuse Marie Guérini @Pierre Gosselin



Le duo La Kahina @Pierre Gosselin


Dans une époque où la culture est malmenée, particulièrement en milieu rural, ce sont les citoyens qui essaient de la maintenir. Ce n'est pas facile. L'ensemble a été généreusement organisé par les l'Usinotopie et les Plasticiens Volants, particulièrement Pierre Gosselin qui a endossé le risque financier puisque les artistes ont été rémunérés et les recettes uniquement engrangées par la participation libre. Grâce aussi à Luc Labry, un artiste de la logistique sur la brèche en permanence, avec un indéfectible sourire. Mais également grâce à la participation de tous les bénévoles, sans cela la fête des possibles n'aurait pas eu lieu. La plupart de artistes sont tarnais même s'ils se produisent bien au-delà du département.
Dois-je insister sur l'intense plaisir que j'ai pris à participer à cette aventure qui outre les émotions vécues pendant toute la durée de la fête, m'a ouvert un réseau que je ne soupçonnais pas. Un bel ancrage dans cette ville dont je découvre le potentiel chaque jour et l'EmanciPASSION a vocation à se développer. J'y aiderai à ma modeste mesure.