mercredi 8 avril 2020

Désintoxication consumériste généralisée (jour x du confinement)

 
It Only Takes One to Break the Hive Mind Crédits : Misha Gordin*

"Autant le regarder en face : les voyages à l’étranger, en Europe, en France, la plage l’été, l’après boulot en terrasse, le boulot tout court pour certains, le nouvel Iphone tous les ans, le petit ciné avec les potes, les concerts et spectacles à plus de douze dans la salle, une croisière Costa Branletta all inclusive en mer âgée avec Christophe Barbier et toute la rédaction de Valeurs Actuelles…. Tout ça c’est fini pour un moment.(...) C’est à nous de reprendre la main sur ce "monde d'après" dont seules les grandes lignes sécuritaires semblent pour le moment se dessiner. Je ne sais pas de quoi ce monde sera fait, je sais en revanche qu’il ne faut pas l’aborder sous l’angle de la peur. Si nous y entrons effrayés, nous aurons tout perdu."

Le confinement m'invite à pérégriner de façon plus régulière dans la liste des blogs (ici sur la droite). C'est ainsi que j'ai découvert que Seb Musset tient un "journal du confinement dont j'ai extrait les phrases qui précèdent. C'est un exercice que je n'ai pas eu envie de faire pour une raison fort simple : je trouverais malvenu de raconter mes journées de confinement alors qu'elles diffèrent peu de mes jours ordinaires à ceci près que je ne voyage plus comme auparavant ce qui loin de me déplaire m'offre une pause bienvenue. Les aéroports et les gares sont avantageusement remplacés par "zoom" et autres moyens de communication à distance et le télétravail étant ma manière habituelle ... Un peu indécent d'étaler mes journées au soleil à cultiver mon jardin ou devant la cheminée à lire - en ce moment "Carnets" de Goliarda Sapienza - laquelle d'ailleurs retrouve avec bonheur la paix et le silence du village sicilien de Gaéta après le tourbillon usant de la vie romaine.
Donc à part quelques complications pour se ravitailler et l'impossibilité de voir les copains le samedi après le marché (fermé bien-sûr), la vie est vivable.
En revanche, si le virus ne m'inquiète pas trop (peut-être ai-je tort, l'avenir le dira) la tournure sécuritaire qu'a pris le visage mondial ne me dit rien qui vaille et me fout vraiment la trouille quand j'envisage ses éventuels développements. Bien-sûr que ce serait l'occasion d'envoyer à la casse les énormes bateaux de croisière qui bousillent à peu près tout sur leur passage et répandent le servage touristique sur la planète. Évidemment qu'on devrait reconsidérer l'échelle des utilités sociales et mettre au chômage les vrais inutiles (liste trop longue à détailler ici mais citons au moins, les traders, les ingénieurs en balistique meurtrière et les publicitaires pour ne rien dire de tous les pompeux "experts télévisuels). Sans conteste devrait- on accélérer la mise en place des circuits courts d'approvisionnement des produits essentiels à la vie quotidienne et cesser de fabriquer et pire d'importer les énormes quantité de gadgets qui remplissent nos poubelles. Mais qui va prendre le tranchoir pour couper les fils de ces amarres pesantes au "business as usual". Pas ceux qui en tirent des fortunes vertigineuses, des prébendes insensées, des glorioles et des hochets clinquants.
Donc c'est nous les gens de peu qui devront nous organiser pour favoriser la mise en berne de toutes ces afféteries dispendieuses et retrouver du goût pour la vie simplifiée mais luxueuse d'un temps reconquis sur l'esclavage consenti. Ne pas oublier la grande leçon de la Boétie
Chose vraiment surprenante (...) c'est de voir des millions de millions d'hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu'ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d'un, qu'ils ne devraient redouter, puisqu'il est seul, ni chérir, puisqu'il est, envers eux tous, inhumain et cruel.
Cesser de servir le Prince et surtout de nourrir le veau d'or et récupérer les coudées franches. 
A rebours de l'intitulé de l'illustration, je pense que nous devons, au contraire être nombreux.ses à foutre en l'air le théâtre et le plus pacifiquement possible, en refusant tel l'âne obstiné de revenir dans le foutu enclos.
*Il suffit d'une personne pour briser l'esprit de la ruche 
 

vendredi 27 mars 2020

Pour un monde sans pitié. Partager le souci de l'autre.



Je partage rarement ici ce que je considère comme appartenant à ma sphère professionnelle. Les circonstances actuelles m'ont invitée à exhumer un de mes articles qui a été publié en 2009. Il me semble qu'il résonne avec notre actualité. On peut le retrouver dans son intégralité ici.

« Où les enfants apprennent-ils, et de qui, ce que c'est que l'humain. L'échange, le partage, le don, la communauté, l'attention, la patience de l'autre, la simple jouissance de vivre ? Si tout cela ne vient pas des femmes, et de là où elles sont, dans le monde maintenant et plus seulement dans la famille, si cela ne vient pas d'elles , de qui est-ce que cela viendra ? » Annie Leclerc ( Hommes et femmes). cité par Nancy Huston in Passions d'Annie Leclerc Actes Sud 2007

Annie Leclerc avait considérablement impressionné le mouvement féministe dans les années 70 en refusant que la lutte des femmes se fasse par l'abandon, la négligence, la honte des valeurs féminines et en revendiquant au contraire leur force et leur beauté. Ce n'est pas lui faire offense que de la placer en exergue d'un texte qui s'efforcera de montrer en quoi « l'attention, la patience de l'autre » ne doivent plus être considérées comme naturellement « la cause des femmes » mais généralisées à une société. Après avoir rapidement évoqué les décalages entre ce que les textes de loi prétendent sur l'égalité au travail et la situation réelle des femmes sur le marché du travail, on examinera de quelle façon le soin aux personnes devrait évoluer pour permettre d'accéder à une société respectueuse de la dignité de chacun. (...)

Le sexe de la sollicitude ( Fabienne Brugère Le sexe de la sollicitude,Seuil, 2008)

Si on examine les métiers du social on constate une hyper féminisation de ce secteur avec de surcroît un avantage masculin plus important qui joue dans les professions très féminisées et permet aux rares hommes investissant ce secteur de progresser plus rapidement dans la hiérarchie. Ainsi trouve t-on des femmes à 97% parmi les conseillers en économie sociale et familiale, à 94,4% chez les éducateurs de jeunes enfants, pour deux tiers des éducateurs spécialisés et 91,8% des assistants sociaux.

Ces métiers se regroupent sous un terme anglosaxon le care, que la traduction par le substantif sollicitude ampute ou édulcore parce que le terme anglophone possède une aire sémantique plus vaste. En effet , le verbe to care : prendre soin, se préoccuper de, faire attention à et le nom care : souci, inquiétude, sollicitude, s'allient pour désigner une forme d'activité le caregiving.

Le terme utilisé par F. Brugère fait référence à une forme d'attention à l'autre, à la prise en compte de ses difficultés de sa vulnérabilité. Il n'a pas en France le sens qu'il a acquis dans les pays anglo-saxons d'un secteur entier de l'activité humaine qui s'est professionnalisé, précisément parce que le soin aux dépendants étaient auparavant la charge dévolue aux femmes au sein du foyer et que leur implication dans l'activité économique de production ne le permet plus. (...)

Accomplir cette fonction mobilise des compétences : l'attention consistant à reconnaître et prendre en compte les besoins de l'autre, un engagement qui va de pair avec la responsabilité, des savoir faire qui permettent d'agir à bon escient et une réceptivité qui favorise l'empathie sans projection de soi sur l'autre ou envahissement de soi par l'autre. L'empathie mobilise une compétence très spécifique bien connue des professionnels sous le terme de « bonne distance ».

Des métiers méprisés voire marginalisés.

L'ensemble du secteur souffre de marginalisation sociale, non seulement parce que ces tâches accomplies à la fois dans le domaine privé et dans le domaine public sont attachées dans l'imaginaire à ce qui « ne coûte rien » (l'exploitation millénaire du travail féminin), mais aussi parce qu'elles concernent la part vulnérable de l'humanité, lorsqu'elle est frappée de dépendance. L'incapacité de l'enfant, du handicapé, du vieillard, du malade place en abîme le fantasme de toute puissance, de maîtrise si fortement associé à la virilité dans l'imaginaire social.

Joan Tronto (Joan Tronto, Un monde vulnérable ; Pour une politique du care. La découverte. 2009 )rappelle que ce sont le plus souvent les catégories de la population les plus socialement vulnérables qu'on place à ces postes, marginalisant doublement les personnes issues de l'immigration. En France un nombre non négligeable des personnels soignants sont immigrés, leurs salaires et leurs statuts sont dévalorisés par rapport à leurs diplômes et aux tâches réelles effectuées.

Dans le cadre des formations que j'ai effectuées auprès de personnels d'accueil j'introduisais la sphère du « confort » comme domaine à égalité d'importance avec celle de l'administration, de l'éducatif ou du soin, ce qui ne manquait pas de choquer, tant on est habitué à considérer que s'occuper de l'entretien (du corps, des espaces, de la nourriture etc) ne requiert pas de compétence spécifique.

Réhabiliter le souci de l'autre : une dimension politique.

Il s'agit essentiellement de déconstruire le lien entre travail du care et féminité, sentimentalité et proximité. Ce n'est que grâce à ce découplement et à celui qui tend à faire reposer cette partie inaliénable d'un fonctionnement social harmonieux sur les épaules de personnes précarisées dans leur citoyenneté et dans leur survie que la question de la justice peut être reconsidérée.

Pour un monde sans pitié, partager le souci des autres.
Pour dédouaner la personne qui a besoin de façon provisoire ou plus chronique de la compassion et de la douloureuse humiliation de la pitié, il faut changer de paradigmes et leur substituer la solidarité fondée sur la réciprocité. Chacun a eu et aura affaire aux soins prodigués par un autre (et plus encore les puissants suffisamment privilégiés pour oublier à quel point ils dépendent de dispensateurs de soins). Il s'agit donc de remodéliser un art du vivre ensemble qui distribue entre les sexes la prise en charge nécessaire de ceux qui n'ont pas encore ou n'ont plus l'autonomie pour le faire. On peut en constater les prémisses dans un début de partage du soin des enfants entre les parents, qui a beaucoup progressé dans les deux dernières décennies.

Il s'agit aussi de revoir les échelles de l'utilité sociale pour que cette fonction recouvre le niveau d'importance qu'elle a de fait et lorsqu'elle donne lieu à une activité rétribuée, le salaire devrait être décent.

Enfin qui plus que quiconque peut se réclamer de la citoyenneté du pays où il vit, lorsqu'il consacre son énergie à maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible .

« Pour douce que soit sa musique à nos oreilles, l’idéologie de la compassion est en elle-même l’une des influences principales qui subvertissent la vie civique, car celle-ci dépend moins de la compassion que du respect mutuel. Une compassion mal placée dégrade aussi bien les victimes, réduites à n’être que des objets de pitié, que ceux qui voudraient se faire leurs bienfaiteurs et qui trouvent plus facile d’avoir pitié de leurs concitoyens que de leur appliquer des normes impersonnelles qui donneraient droit au respect à ceux qui les atteignent. » Christopher LASCH 1996 « Communautarisme ou populisme ? Éthique de la compassion et éthique du respect », La Révolte des élites, Climats)

Remplacer le compassionnel par la généralisation d'une «universelle empathie» et son exercice comme une des plus hautes valeurs d'une société.

jeudi 5 mars 2020

Escapade en nostalgie

Mon amie chérie voulait passer quelques jours à Sète. Retrouvailles avec la belle bleue, enfin un peu moins bleue, le temps était instable.


Propice pour la visite du Musée Paul Valéry. Plusieurs salles d'exposition Les collections permanentes se composent essentiellement d’œuvres du XIXème siècle

Le fonds illustre par ailleurs très largement les deux écoles sétoises qui, au XXe siècle, ont donné à la ville sa renommée dans le domaine des arts plastiques : le Groupe Montpellier-Sète (François Desnoyer Jean-Raymond Bessil, Gérard Calvet, Gabriel Couderc, Camille Descossy, Georges Dezeuze et Pierre Fournel) et la Figuration Libre (représentée notamment par des œuvres de Robert Combas et de Hervé Di Rosa). (extrait du site)


Gabriel Couderc (1905-94)  Le Port de Sète, le matin (1948)
La salle réservée à Paul Valéry  rassemble manuscrits et dessins du poète. les lettres à sa petite fille sont très émouvantes. 
Dans une salle, une vidéo nous donne à lire le fameux poème Le Cimetière marin pendant qu'il se déroule par la voix de Daniel Mesguish

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !  

Paul Valéry repose sous une stèle très simple dans le fameux  Cimetière Marin au bas du Mont Saint Clair d'où on peut contempler la mer. 

 

Cette toile de Robert Combas (capture personnelle, donc pas excellente) en hommage à Brassens et sa chanson "Dans l'eau de la claire fontaine", une manière de transition vers l'Espace qui lui est dédié.
On visite l'espace Brassens avec la voix de Georges dans les oreilles, on découvre des instantanés de sa vie qu'on ignorait, on contemple sa belle écriture serrée, on réécoute "Trompettes de la renommée" 
en se disant qu'il n'aurait pas supporté notre époque d'exhibition forcenée, on contemple les fossettes de ses sourires qui attestent de l'extrême générosité de l'homme en savourant la modestie de ses propos. Cette modestie qu'on retrouve sur sa tombe, dénichée après avoir tourné au milieu de marbres arrogants dans le cimetière près de l'étang où repose près de lui la femme qu'il n'a pas demandé en mariage mais qui a été unie à lui jusqu'à sa mort. Joha Heiman, dite Püpchen ("petite poupée"), née sur les bords de la Baltique en Estonie lui a sans doute inspiré plusieurs de ses plus belles chansons / poèmes.


Entre temps, un film, "Un divan à Tunis" avec l'actrice iranienne Golfisteh Faharani (magnifique). On a reproché au film ses clichés sur la société tunisienne. La réalisatrice est franco tunisienne et son choix de Golfisteh Faharani plutôt qu'une actrice tunisienne a peut-être pour motif de protéger l'interprète de problèmes dans son pays. C'est une comédie grave sur le retour au pays quand on n'y est pas né soi-même et le choc culturel que vit le pays lui-même qui redécouvre la liberté d'expression après des années de dictature tout en restant enfermé dans les dogmes d'une société patriarcale. Une illustration de la nostalgie des racines, d'un lieu où elle se croit "appelée pour faire du bien à tous ces gens qui n'ont pas de lieu où déverser les confusions, les incohérences qui les habitent.

En allant déjeuner à la Pointe Courte, nous retrouvons une autre de nos idoles défuntes, Agnès Varda qui a immortalisé ce quartier de pêcheurs, épargné par la spéculation immobilière, qui sent la vase et la sardine grillée. Le pont de chemin de fer trouble la beauté des lieux et le calme de l'eau.  Déguster une salade du pêcheur en contemplant la vue sur l'étang de Thau, il faisait encore soleil. Repartir en se promettant de revenir. Sète est une ville où on a envie de s'établir pour y couler de vieux jours heureux.



" Faites semblant de pleurer, mes amis, puisque les poètes ne font que semblant d'être morts." Jean Cocteau



samedi 15 février 2020

L'amour, toujours, l'amour.



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Hier c'était le 14 février, la Saint Valentin. Pure coïncidence, je lisais "L'abandon du mâle en milieu hostile" d'Erwan Larher. Pure coïncidence également je venais d'achever "Les vaisseaux du cœur" de Benoîte Groult. Deux livres sur l'amour fou. Rien de comparable entre ces deux opus si ce n'est la magie  du langage dans des styles très éloignés et cependant aussi puissants.

J'ai rencontré l'écriture d'Erwan Larher avec "Le livre que je ne voulais pas écrire" qui m'avait inspiré l'article en lien. Puis j'avais lu "Marguerite n'aime pas ses fesses" et la roue des envies de lecture m'avait tenue éloignée des autres ouvrages de ce personnage -car c'en est un- que je visitais de loin en loin sur Facebook, suivant en particulier ses péripéties de bâtisseur / rénovateur. Et puis cherchant tout autre chose à la Médiathèque, il y a quelques jours, il me tomba sous l’œil et je le plaçais sur la pile aux côtés de Virginie Despentes et quelques autres.
J'ai abandonné toute tentative de faire autre chose pour ne pas abandonner le "mâle" fou amoureux de cette étrange personne à l'allure trash de totale déjantée cependant forte en thème et qui le met en remorque de ses pérégrinations dans les bars hantés par de prétentieux inutiles, avachis, gros consommateurs de joints et de bières. Lui se trouve aux antipodes de la faune, marginal chez les marginaux tout confit dans les bonnes manières transmises avec force par un père réactionnaire à souhait et une mère effacée comme il se doit dans la province bourguignonne, capitale Dijon. Par quel improbable tour du destin ce morveux, puceau, englué dans la timidité et l'indécision  devient-il l'amant puis le mari de cette déesse, qui suscite concupiscence et jalousie des mâles, y compris du père (même s'il n'y a aucune transgression, on tient à sa place dans le monde de la bonne bourgeoisie locale). C'est en tout cas une question qui ne laisse pas en repos l'esprit et le corps du bienheureux qui bien que baignant dans la félicité de l'amour partagé s'étonne chaque fois d'avoir été choisi. On ne peut aller plus loin dans le commentaire sans porter dommage à l'intrigue dont toute la force repose sur cette question dont on n'aura aucune réponse éclairante mais qui hante tout le déroulement du livre. Ce qui est éblouissant c'est l'extrême délicatesse de la dissection des sentiments qui habitent le "mâle", si éloigné des clichés du conquérant sûr de lui, au contraire totalement subjugué par la femme qui lui ouvre l'horizon, lui apprend à regarder le monde en même temps qu'à faire l'amour, qui vit sans aucun respect des conventions qu'elles exècre à un point tel qu'il la conduit aux extrêmes.

L'abandon du mâle en milieu hostile
Comment deux êtres aussi dissemblables peuvent-ils s'accorder. C'est aussi la question qui se pose, de façon récurrente, dans l'histoire des deux amoureux que Benoîte Groult déroule dans "Les vaisseaux du cœur". "J'avais dix huit ans quand Gauvain m'est entré dans le cœur pour la vie, sans que nous le sachions, ni lui, ni moi. Oui cela a commencé par le cœur ou ce que prenais pour le cœur à cette époque et qui n'était encore que la peau."  Lui est un travailleur de la mer, prosaïque et plutôt inculte. Elle est une intellectuelle éprise de littérature et d'art. Il y a d'emblée mépris et méprise avant qu'ils soient mis en situation de se toucher et que leurs sangs infusent de l'un à l'autre. Ce goût effréné l'un de l'autre devra se contenter de rencontres épisodiques mais dont ils ne sauront jamais se déprendre. Chacun ayant une vie maritale s'arrange pour trouver le temps de parenthèses enchantées. C'est la femme qui écrit et alterne la première personne et la troisième, par souci parfois de mettre à distance l'absurdité de cette attraction qui reste inexplicable si ce n'est que les corps se parlent en profondeur quand leurs langages, leurs habitudes de vie, leurs aspirations mais surtout leur appartenance de classe les opposent. Benoîte Groult souligne avec humour les maladresses de son l'amant, ses naïvetés, la trivialité de ses propos, l'agacement réciproque qui en résulte et pourtant il suffit que les corps s'approchent et la chaleur de l'un à l'autre déclenche immanquablement le désir et le jeu des corps.
Vieillissant, leur plaisir d'être ensemble ne faiblit pas. Ce sont les vieux amants.

Deux histoires qui pourraient n'être que d'une grande banalité sans la virtuosité littéraire. C'est une banalité également de proclamer les mérites de la littérature,  son pouvoir de sublimation de nos humaines minuscules péripéties.
En tout cas, on referme ces deux livres avec une impitoyable nostalgie de l'amour fou. 


                   

vendredi 3 janvier 2020

Entrons dans l'année 2020 en riant aux larmes


Je vous souhaite beaucoup de rires libérateurs, ça n'empêche pas les embrouilles qui risquent de nous rendre moroses surtout avec la bande de barjots qui mènent le monde, mais ça vous permettra de reprendre un peu votre souffle entre chaque averse.

jeudi 26 décembre 2019

Survol des dernières pérégrinations avant de passer en l'an 20

Septembre Saint Petersburg. (Russie)
Une ville très européenne où je ne suis pas restée longtemps, hélas et n'ai eu qu'une petite demi-journée pour l'explorer (me perdre en fait, confondant les bras de la Neva avec la rivière elle-même). Après cela j'ai eu l'occasion de la visiter à la rencontre des initiatives d'économie solidaire et le dernier jour, invitée chez Olga qui habite sur l'île de Kotline, port commercial et militaire de Saint Petersbourg. Depuis peu une route relie l’île par le Sud avec un court tunnel passant sous la voie maritime principale de la Baltique.  L'île qui fait face à la Finlande dont on voit les rives  a été complétement défigurée par le pont autoroutier  qui l'enjambe et a obligé les habitants à quitter leurs logements pour fuir le roulis incessant au-dessus de leurs têtes. Olga qui habite un peu à l'écart du monstrueux vacarme  envisageait cependant  de déménager parce qu'il est dangereux de se rendre à bicyclette de l'île au centre de Saint Petersburg par le tunnel. Pour l'avoir emprunté en me rendant  sur l'île, je confirme, je n'y risquerais pas mes os. 



De retour chez moi, un petit tour sur les bords du Tarn à Gaillac, lieu absolument paisible.


Octobre : Bergame
Promenade dans la vieille ville et diner dans un restaurant tenu par une coopérative très ancienne. Puis travail, car je ne suis pas venue en touriste

Ainsi avons nous visité la Cooperativa Ruah une recyclerie qui emploie des personnes en difficulté d'insertion et notamment des migrants.


 Une journée entière a été consacrée à la visite de la coopérative IRIS, créée en 1978 par un petit groupe qui souhaitait promouvoir l'agriculture de qualité et la consommation de proximité et qui s'est dotée ensuite d'une usine de transformation afin de contrôler d'un bout à l'autre la chaîne de production.



Nous avons rencontré un de ses fondateurs, Maurizio Gritta au sein de l'usine nouvellement aménagée, hyper moderne. Il nous a fait part de l'historique de la coopérative qui a organisé pragmatiquement son évolution tout en maintenant les principes essentiels qui étaient à l'origine du groupe d'acteurs initiaux : ne pas empoisonner la terre, créer des emplois en particulier pour les femmes, entretenir une relation directe avec les consommateurs, maintenir la propriété collective des moyens de production considérés comme un bien commun. Un objectif central est aussi d'assurer un juste prix pour le producteur et le consommateur. En suivant, la visite à la ferme a permis de mieux comprendre le lien entre toutes les activités, notamment celles qui consistent à faire connaître l'économie solidaire par le biais d'interventions auprès d'enfants de 7 à 11 ans dans leurs écoles, assurer la relève en quelque sorte.

Retour chez moi et petite après-midi détente chez des amis qui ont conçu une très belle maison construite entièrement par le propriétaire avec quelques coups de main quand même


Novembre : Jackson Mississippi
Nous sommes au cœur de la résistance des Confédérés au temps de la guerre de Sécession. Il y a d'ailleurs deux Capitoles, l'un qui n'est pas utilisé et sert exclusivement aux commémorations des hauts faits de Fédérés


L'autre tient son rôle de chambre des lois


Ce monument est dédié à toutes les femmes qui ont souffert de la perte d'un fils, d'un mari, d'un frère au cours de la guerre. 

De ce côté ci de la ville on rend hommage aux activistes des droits civiques assassinés




Medgar Evers est un héros dans la ville de Jackson. Assassiné par un suprémaciste du Ku Klux Klan en 1964 ce n'est qu'en1994, plus de 30 ans après le meurtre, que son assassin, De La Beckwith est enfin condamné après avoir vécu libre pendant 30 ans.
Chokwe Lumumba  quant à lui est également un activiste de la   Republic of New Afrika un mouvement de défense des noirs afro américains. Il est mort alors qu'il avait été élu maire de Jackson, sa mort suspecte n'a pas été élucidée.
Il n'est pas inutile d'indiquer que la population de Jackson est à 80% afro-américaine.

Nous étions merveilleusement bien accueillis par Coopération Jackson, une organisation fondée dans le but de développer une " économie solidaire " démocratique et édifiante à Jackson, Mississippi. Ses objectifs déclarés sont de développer une série d'institutions et d'entreprises indépendantes mais connectées qui peuvent donner du pouvoir aux résidents de Jackson, en particulier ceux qui sont pauvres, sans emploi, noirs ou latinos. Plusieurs coopératives existent déjà. Il s'agit notamment de l'entreprise d'entretien des pelouses The Green Team, de la ferme de légumes biologiques Freedom Farms et de l'imprimerie The Center for Community Production, qui exploite également une imprimante 3D. Ces coopératives tentent d'atténuer les causes de la pauvreté et de la discrimination tout en opérant de manière écologiquement durable. Il existe également un incubateur de coopératives, appelé Balagoon Center. L'organisation possède environ trois hectares de terrain qu'elle exploite en tant que fiducie foncière communautaire. 

Retour cahotique : correspondance manquée à Chicago où il faisait un froid de loup, transfert vers le Hyatt Regency le genre d’hôtel absurde où dans des espaces immenses  deux lits king size, un écran télé qui dévore le mur face au lit sont logés des égarés de l'espace aérien qui n'y passent guère plus d'une nuit. Gabegie absolue!

Un peu de jetlag et on enchaine. Toulouse, Forum Régional de l'Economie Sociale et Solidaire. Retenons le bel hommage à Marielle Franco, jeune femme assassinée à Rio de Janeiro en 2018

   
Juste après, Dijon où Alternatives économiques organisaient les Journées de l'Economie Autrement.
dans le Palais des Ducs et des Etats de Bourgogne. Eu le temps de faire un tour au Musée des Beaux Arts qui a bénéficié d'une très belle rénovation, et serait  l'un des plus importants après le  Louvre (dixit)



 On clôture cette cavalcade entre les continents par les illuminations de l 'Opéra.


Voilà pourquoi je me fais si rare ici. Je vous souhaite le meilleur pour l'année qui vient 

samedi 7 septembre 2019

Une insolente inspirante.

Un livre  pour découvrir une femme extraordinaire dont la vie qu'elle souhaitait "magique" a été entravée par la violence de la dictature turque qui a voulu l'annihiler et n'y est pas parvenu, du moins pas encore parce que la menace continue de peser sur elle.
Une jeune fille grandie dans une famille stambouliote, père et mère aux idées progressistes et dont l'éducation très permissive, au sein d'un univers peuplé d'artistes et d'activistes a autorisé Pinar et sa sœur à explorer leur liberté tout en se consacrant à leurs études et à de multiples activités associatives.
"Je me souviens des remontrances faîtes à ma mère et à mon père, même devant nous:"Vous les gâtez trop, ensuite elles seront faibles, elles ne pourront pas s'en sortir dans la vie. " Mais mes parents n'écoutaient guère. En réalité, ils n'étaient pas du genre à nous gâter. Car entre nous il y avait du respect mais pas de distance. Nous étions sans cesse dans les bras les un.es des autres. Même à l'âge du lycée. Ils nous aimaient, leurs comptines et leurs paroles fleuraient l'amour. Nous ne sommes pas devenues faibles. Je pense que la force d'expérimenter l'immensité de l'amour repousse les frontières. Du moins c'est ainsi que je l'ai vécu."
Faible, Pinar ne l'est certainement pas. Elle a débuté sa vie en partageant volontairement le sort des enfants de la rue avec les dangers qu'une femme encourt dans ces contextes de violence mais l'empathie qu'elle a manifesté à ces exclus lui a valu d'être particulièrement protégée en toute circonstance. Elle crée des ateliers d'artistes des rues pour permettre aux marginaux (SDF, transgenres et autres proscrits) de s'exprimer et même de tirer quelques moyens de survie de leurs productions. Elle dit qu'elle s'est construite grâce à cette période .
 Ce sont ses travaux sur la communauté kurde -elle est sociologue- qui lui valent  la torture  et la prison. Ses travaux universitaires sur le mouvement armé kurde sont la pierre angulaire qui va transformer totalement sa vie. Le 11 juillet 1998, elle est enlevé par des policiers en civil et on lui intime l'ordre de donner les noms de ceux qu'elle a rencontrés au cours de sa recherche. Comme elle refuse elle est soumise à une série de sévices épouvantables pendant deux semaines, dont elle sort le corps brisé. Elle est jetée en prison accusée d'un attentat qu'elle aurait organisé et qui avait fait plusieurs morts à la suite de l'explosion d'une bonbonne de gaz. En prison elle découvre la solidarité féminine. Ses co-détenues  massent ses membres meurtris et  la soutiennent pendant tout son séjour qui durera deux ans et demi. En dépit de l'avis des experts qui avaient diagnostiqué une explosion accidentelle, et à cause du témoignage fabriqué d'un "repenti" la désignant comme l'instigatrice de l'attentat, elle est maintenue en prison jusqu'à son premier procès qui se solde par un non lieu. Elle retrouve la liberté -sous caution - au bout de deux ans et demi.
L'expérience de la torture et de la prison ont entamé sa santé physique et psychique "Ma force psychologique n'est plus la même. je suis plus facilement atteinte par les événements, j'ai des insomnies, des angoisses. Je fais plus d'efforts qu'avant. Je ressens une très grande fatigue émotionnelle. 
Plusieurs procès ont lieu qui se soldent chaque fois par une relaxe suivie d'un pourvoi par le ministère de l'intérieur. Les médias de droite la harcèlent d'articles injurieux, menaçants.
Pinar a repris ses activités militantes et crée avec de nombreuses femmes : militantes kurdes et arméniennes, amies transsexuelles et prostituées, journalistes, artistes, chanteuses, danseuses, une coopérative culturelle , Amargi ("Liberté" en langue sumérienne).
Son engagement féministe est entrelacé avec d'autres formes d'activisme : écologique, antimilitariste, pacifiste et de façon globale tout système de domination qui produit des gagnants et des perdants, de l'arrogance d'un côté, de l'humiliation d'un autre. De la haine qui mène par exemple à l'assassinat de son ami Hrant Dink, dont la femme lâche symboliquement des colombes lors de son enterrement et évoque l'assassin de son mari : "Il fut d'abord un enfant . Nous n'arriverons à rien avant de savoir comment cet enfant a pu devenir un meurtrier". Pilar entame une recherche sur le service militaire pour comprendre ce qui"transforme un enfant en meurtrier"
L'acharnement du ministère public se maintient et menace de renvoyer Pilar en prison de façon préventive en attendant son nouveau procès. Elle a alors 38 ans (2009) et elle part avec une simple valise  pour ne pas éveiller l'attention. L'exil commence qui dure jusqu'à ce jour.
Elle restera quelque temps en Allemagne mais choisira la France dont elle connaît au moins les rudiments de la langue et  la culture.
Une nouvelle période s'ouvre qui lui offre l'opportunité de rencontrer l'homme avec qui elle partage sa vie, d'entrer à l'université comme maître de conférences associée et de partager la vie de mouvements féministes et pacifiste. Elle obtient la nationalité française
Ce livre qui mêle le texte d'accompagnement de Guillaume Gamblin et de larges extraits des entretiens qu'il a menés auprès de Pinar et des extraits de ses écrits est d'une particulière intensité. Non seulement parce que le courage et la détermination de cette femme sont exceptionnels mais ses propos recueillis sont d'une grande qualité par la profondeur et la diversité de sa réflexion sur les différentes phases de sa vie, ce qu'elle en a appris sur le monde et sur elle-même. Elle vit toujours sous la menace de tueurs mandatés pour supprimer les opposants au régime turc. Cependant elle s'applique la philosophie de Gramsci "le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté".
Continuer à résister mais jusqu'à quand ? "Car il est fatigant de lutter tout le temps. Comme plusieurs, je me sens blessée et épuisée. Je rêve d'une vie qui ne m'oblige pas à lutter sans arrêt, à résister, à m'inquiéter. Mais c'est comme ça. Soit je vais continuer à subir et à m'habituer à la torture, soit je vais résister. La vie est courte. je le sais bien mais je voudrais au moins faire croître l'espoir. Je lutterai donc jusqu'à la fin...
Ce que je retiens de ma vie ? Dans ces chemins d'espoir, on fait des rencontres magiques, on tisse des amitiés profondes, on apprend à partager, à aimer, à voyager.
C'est la création du bonheur".