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mercredi 12 mars 2025

Sauver les forêts

 Je viens d'achever la trilogie "Encabanée, Sauvagines, Bivouac" de la Québécoise    Gabrielle Filteau -Chiba






Etonnante histoire que celle d'Anouk (Gabrielle)  qui après des études qui l'ont menée vers une carrière pourvoyeuse d'un bon salaire décide de quitter son bureau cosy mais dont la fenêtre donne sur un mur. Elle fuit Montréal et et et acquière un bout de forêt avec une cabane sommaire, s'y installe pour quelques jours et finalement y habitera pendant huit ans. La première année est une épreuve extrême : résister au froid terrible qui frise les moins quarante dans une installation plus que rudimentaire, s'accoutumer aux hurlements des coyotes qui deviennent un chant, repérer les traces d'ours, cueillir des aromatiques avec précaution  en évoquant la mort du héros de "Into the wild" et tenir un journal illustré par endroit de dessins de plantes qui servira à rendre compte de cette expérience extrême. 
Le second opus commence par l'histoire d'une femme, Raphaëlle, garde forestière aux prises avec un braconnier sanguinaire qui tue la faune pour les fourrures alors qu'elle est protégée par des quotas.  Raphaëlle  rencontre Anouk , elles partagent leur désir d'une vie proche des arbres et des animaux . Elles vont s'allier pour résister à la violence perpétrée par un homme sans scrupules.
Le troisième opus les conduit vers une ferme où sont installés des clandestins de la lutte contre la construction d'un oléoduc dans les terres du Bas-Saint Laurent.
Les trois livres sont une ode à la beauté du monde qu'une poignée d'humains tentent de sauver du saccage perpétré par le capitalisme cynique et absurde. Et un tribut aux Peuples Premiers et leur mode de vie respectueux de la terre. Construits comme des thrillers, dont je prend la précaution de ne trop rien  révéler ici, les trois opus sont écrits dans une langue qui fourmille d'expressions québécoises savoureuses (un glossaire permet de les déchiffrer quand elles sont trop particulières). C'est une apologie de la vie en harmonie avec la nature basée sur une sobriété alliée à la connaissance des plantes et des saisons. Un héros particulier de la trilogie "Gros pin"  est un arbre multi centenaire, sans doute le dernier survivant de la forêt primaire. Les deux jeunes femmes lui rendent visite pour y retrouver une sérénité que les événements qu'elles subissent met à mal. Il est lui aussi menacé de destruction par les pelleteuses qui arrachent les arbres sur le tracé prévu pour faire passer le gaz de bitume, cette saloperie qui pollue tout sur son passage. 

Coïncidence que cette lecture avec l'annonce de la décision du tribunal administratif de Toulouse d'annuler la poursuite des travaux de l'A69. Le combat des "Ecureuils" pour sauver les arbres a porté ses fruits. L'Etat demande la suspension d'exécution en attendant le procès en appel. 
Rien n'est gagné en l'occurrence mais c'est une jurisprudence qui devrait incliner désormais à la prudence, justement, avant d'entamer ces grands travaux inutiles destructeurs de terres agricoles et de biodiversité. Le coût du péage est si élevé que l'usage de l'autoroute sera réservé aux privilégiés. Les autres seront pénalisés par les détours nécessaires à éviter l'A69.
Je suis personnellement concernée parce que ma petite colline est située à 5 kilomètres à vol d'oiseau d'une usine à bitume prévue pour la mise en œuvre de l'autoroute. Les écoles sont encore plus proches. Certains maires se sont battus pour refuser ces implantations (3 en tout). D'autres n'ont pas résisté à l'appel du gain.  Les municipales approchent, on espère qu'ils seront sanctionnés.     


     Revenons en littérature avec une découverte pour ma part, Martha Gellhorn  une journaliste (également écrivaine) qui a couvert la plupart des grands théâtres de guerre du XXème siècle. Un tempérament comme on dit, libre jusque dans la mort qu'elle s'est donnée elle-même, se sachant atteinte d'un cancer, en avalant une capsule de cyanure de potassium. 
  
Martha Gellhorn et Ernest Hemingway en Chine durant la guerre sino-japonaise (1941).

Je viens de lire Mes saisons en enfer, cinq voyages cauchemardesques une autobiographie de cinq de ses voyages (elle n'a pas cessé de voyager toute sa vie et affirme avoir visité plus de 50 pays, notamment en tant que journaliste correspondante de guerre). 
La Chine en compagnie d'Hemingway qui l'a suivie à contre cœur, ils étaient alors mariés (1940 - 1945), qu'elle ne nomme que par deux initiales CR "compagnon réticent". Ils s'étaient liés après avoir participé en Espagne à la guerre civile dont elle couvrait les événements. Cette fois c'est à l'époque de la guerre sino japonaise mais ce n'est pas tant cela qui en fait un enfer mais l'état de pauvreté, de saleté et le climat qui lui rendent le pays insupportable, auxquels s'ajoutent les difficultés du voyage entre les différents lieux qu'elle veut / doit voir,  avec des engins délabrés et des routes défoncées. Elle déchiffre mal les comportements de ses interlocuteurs qu'elle dépeint avec humour et humeur. CR chaque fois qu'elle se plaint lui rappelle fort justement que c'est elle qui a voulu venir, tout en honorant, vaillamment lui, l'alcool de riz qu'on lui sert sans restriction (il est notoire qu'Ernest était un alcoolique qui n'hésitait pas à relever des défis à cet égard et les gagnait). Après ce voyage chaotique, Martha se promet de ne jamais plus inviter qui que ce soit à partager ses pérégrinations.
Le second voyage l'emmène dans la mer des Caraïbes à la poursuite des redoutables sous-marins nazis. Elle avait acheté en 1939 une maison à Cuba qu'elle avait rénovée et occupée avec EH. Elle est désormais un musée consacré à EH. Là elle affronte la mer déchaînée ou au contraire l'absence de vent qui rallonge le temps de déplacement prévu et le risque de finir coulée par un des U Boots nazi.
Le troisième, son épisode africain m'a particulièrement touchée, notamment ses péripéties en Tanzanie dans les grandes réserves qu'elle traverse avec un jeune guide absolument incapable, qui lui laissera à charge tout ce dont il était sensé s'occuper. En dépit des nombreux aléas -dont le comportement du jeune homme qui ne conduira à aucun moment la jeep) elle décrit son éblouissement à la rencontre de la faune, girafes, gazelles, éléphants, lions et oiseaux de toutes sortes.(C'est un des plus beaux souvenirs de voyage pour moi aussi). De retour au Kenya,  elle a tant aimé les plages de Mombasa  qu'elle s'est fait construire une maison dans le Rift où elle séjournera pendant sept ans. 
Son enfer suivant se situe à Moscou. Elle y vient à la rencontre d'une écrivaine veuve  du poète Ossip Mandelstam victime des purges staliniennes. C'est la résignation de tout un peuple qui la met en fureur, les conditions de vie misérables et la peur lancinante des dénonciations.
Enfin Israël la met en présence de jeunes insouciants ennuyeux qui "s'éclate sur les plages en fumant des joints et ont des conversations pauvres à mourir. 
Ce roman autobiographique est un florilège d'observations sur l'ordinaire humanité et ce qui rend si difficile la rencontre de l'autre dans son univers trop éloigné de celui qui nous est familier. Tout en se défendant d'un racisme ordinaire (elle s'est frottée à tant de situations ) elle exprime ses propres réticences notamment son goût de la propreté est sans cesse mis à mal dans les lieux où elle atterrit. Beaucoup de commentaires pertinents sur les insanités politiques qui s'exercent un peu partout sur la planète et beaucoup de ses constats sont plus que jamais encore d'actualité, en pire.      

J'ai été ravie que le jeune Abou Sankare soit récompensé d'un César. Cet honneur lui est de moindre importance,  ce qui compte pour lui, c'est d'avoir obtenu son permis de séjour afin de sortir de cette prison dans laquelle il se sentait enfermé en étant sans papiers. 

Dernier film particulièrement impressionnant Black Dog  du cinéaste Guan Hu.  Un repris de justice revient dans son pays après 10 ans d'absence. Engagé dans une brigade chargée d'attraper des chiens errants, il rencontre un chien particulièrement redouté car soupçonné d'être porteur de la rage. C'est une histoire d'amour entre un homme esseulé mais puissant et un chien aux abois. Les paysages du désert de Gobi sont extraordinaires, l'histoire est une sorte de western sans esbrouffe, qui souligne le besoin d'empathie des êtres vivants   


A propos d'errance, je viens d'adopter un chaton égaré chez une amie qui en ayant deux ne souhaitait pas se charger d'un troisième. Elle a fait appel aux bonnes volontés. Je préfère les chattes, c'est un chat. Nous verrons bien si nous faisons bon ménage. En attendant, j'ai un fil à la patte. Heureusement j'ai plus ou moins renoncé aux voyages
  
Sauver les forêts et les animaux errants. Et vive l'empathie qui serait selon les nouveaux maîtres du monde autoproclamés la plaie du capitalisme. Ca marche à l'envers, le capitalisme est la plaie de l'empathie. 

vendredi 27 mars 2020

Pour un monde sans pitié. Partager le souci de l'autre.



Je partage rarement ici ce que je considère comme appartenant à ma sphère professionnelle. Les circonstances actuelles m'ont invitée à exhumer un de mes articles qui a été publié en 2009. Il me semble qu'il résonne avec notre actualité. On peut le retrouver dans son intégralité ici.

« Où les enfants apprennent-ils, et de qui, ce que c'est que l'humain. L'échange, le partage, le don, la communauté, l'attention, la patience de l'autre, la simple jouissance de vivre ? Si tout cela ne vient pas des femmes, et de là où elles sont, dans le monde maintenant et plus seulement dans la famille, si cela ne vient pas d'elles , de qui est-ce que cela viendra ? » Annie Leclerc ( Hommes et femmes). cité par Nancy Huston in Passions d'Annie Leclerc Actes Sud 2007

Annie Leclerc avait considérablement impressionné le mouvement féministe dans les années 70 en refusant que la lutte des femmes se fasse par l'abandon, la négligence, la honte des valeurs féminines et en revendiquant au contraire leur force et leur beauté. Ce n'est pas lui faire offense que de la placer en exergue d'un texte qui s'efforcera de montrer en quoi « l'attention, la patience de l'autre » ne doivent plus être considérées comme naturellement « la cause des femmes » mais généralisées à une société. Après avoir rapidement évoqué les décalages entre ce que les textes de loi prétendent sur l'égalité au travail et la situation réelle des femmes sur le marché du travail, on examinera de quelle façon le soin aux personnes devrait évoluer pour permettre d'accéder à une société respectueuse de la dignité de chacun. (...)

Le sexe de la sollicitude ( Fabienne Brugère Le sexe de la sollicitude,Seuil, 2008)

Si on examine les métiers du social on constate une hyper féminisation de ce secteur avec de surcroît un avantage masculin plus important qui joue dans les professions très féminisées et permet aux rares hommes investissant ce secteur de progresser plus rapidement dans la hiérarchie. Ainsi trouve t-on des femmes à 97% parmi les conseillers en économie sociale et familiale, à 94,4% chez les éducateurs de jeunes enfants, pour deux tiers des éducateurs spécialisés et 91,8% des assistants sociaux.

Ces métiers se regroupent sous un terme anglosaxon le care, que la traduction par le substantif sollicitude ampute ou édulcore parce que le terme anglophone possède une aire sémantique plus vaste. En effet , le verbe to care : prendre soin, se préoccuper de, faire attention à et le nom care : souci, inquiétude, sollicitude, s'allient pour désigner une forme d'activité le caregiving.

Le terme utilisé par F. Brugère fait référence à une forme d'attention à l'autre, à la prise en compte de ses difficultés de sa vulnérabilité. Il n'a pas en France le sens qu'il a acquis dans les pays anglo-saxons d'un secteur entier de l'activité humaine qui s'est professionnalisé, précisément parce que le soin aux dépendants étaient auparavant la charge dévolue aux femmes au sein du foyer et que leur implication dans l'activité économique de production ne le permet plus. (...)

Accomplir cette fonction mobilise des compétences : l'attention consistant à reconnaître et prendre en compte les besoins de l'autre, un engagement qui va de pair avec la responsabilité, des savoir faire qui permettent d'agir à bon escient et une réceptivité qui favorise l'empathie sans projection de soi sur l'autre ou envahissement de soi par l'autre. L'empathie mobilise une compétence très spécifique bien connue des professionnels sous le terme de « bonne distance ».

Des métiers méprisés voire marginalisés.

L'ensemble du secteur souffre de marginalisation sociale, non seulement parce que ces tâches accomplies à la fois dans le domaine privé et dans le domaine public sont attachées dans l'imaginaire à ce qui « ne coûte rien » (l'exploitation millénaire du travail féminin), mais aussi parce qu'elles concernent la part vulnérable de l'humanité, lorsqu'elle est frappée de dépendance. L'incapacité de l'enfant, du handicapé, du vieillard, du malade place en abîme le fantasme de toute puissance, de maîtrise si fortement associé à la virilité dans l'imaginaire social.

Joan Tronto (Joan Tronto, Un monde vulnérable ; Pour une politique du care. La découverte. 2009 )rappelle que ce sont le plus souvent les catégories de la population les plus socialement vulnérables qu'on place à ces postes, marginalisant doublement les personnes issues de l'immigration. En France un nombre non négligeable des personnels soignants sont immigrés, leurs salaires et leurs statuts sont dévalorisés par rapport à leurs diplômes et aux tâches réelles effectuées.

Dans le cadre des formations que j'ai effectuées auprès de personnels d'accueil j'introduisais la sphère du « confort » comme domaine à égalité d'importance avec celle de l'administration, de l'éducatif ou du soin, ce qui ne manquait pas de choquer, tant on est habitué à considérer que s'occuper de l'entretien (du corps, des espaces, de la nourriture etc) ne requiert pas de compétence spécifique.

Réhabiliter le souci de l'autre : une dimension politique.

Il s'agit essentiellement de déconstruire le lien entre travail du care et féminité, sentimentalité et proximité. Ce n'est que grâce à ce découplement et à celui qui tend à faire reposer cette partie inaliénable d'un fonctionnement social harmonieux sur les épaules de personnes précarisées dans leur citoyenneté et dans leur survie que la question de la justice peut être reconsidérée.

Pour un monde sans pitié, partager le souci des autres.
Pour dédouaner la personne qui a besoin de façon provisoire ou plus chronique de la compassion et de la douloureuse humiliation de la pitié, il faut changer de paradigmes et leur substituer la solidarité fondée sur la réciprocité. Chacun a eu et aura affaire aux soins prodigués par un autre (et plus encore les puissants suffisamment privilégiés pour oublier à quel point ils dépendent de dispensateurs de soins). Il s'agit donc de remodéliser un art du vivre ensemble qui distribue entre les sexes la prise en charge nécessaire de ceux qui n'ont pas encore ou n'ont plus l'autonomie pour le faire. On peut en constater les prémisses dans un début de partage du soin des enfants entre les parents, qui a beaucoup progressé dans les deux dernières décennies.

Il s'agit aussi de revoir les échelles de l'utilité sociale pour que cette fonction recouvre le niveau d'importance qu'elle a de fait et lorsqu'elle donne lieu à une activité rétribuée, le salaire devrait être décent.

Enfin qui plus que quiconque peut se réclamer de la citoyenneté du pays où il vit, lorsqu'il consacre son énergie à maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible .

« Pour douce que soit sa musique à nos oreilles, l’idéologie de la compassion est en elle-même l’une des influences principales qui subvertissent la vie civique, car celle-ci dépend moins de la compassion que du respect mutuel. Une compassion mal placée dégrade aussi bien les victimes, réduites à n’être que des objets de pitié, que ceux qui voudraient se faire leurs bienfaiteurs et qui trouvent plus facile d’avoir pitié de leurs concitoyens que de leur appliquer des normes impersonnelles qui donneraient droit au respect à ceux qui les atteignent. » Christopher LASCH 1996 « Communautarisme ou populisme ? Éthique de la compassion et éthique du respect », La Révolte des élites, Climats)

Remplacer le compassionnel par la généralisation d'une «universelle empathie» et son exercice comme une des plus hautes valeurs d'une société.