Beaucoup d'événements ce dernier mois m'ont tenue hors de portée de ce blog. Je n'en donnerai pas le détail ici. Je vais plutôt me concentrer sur la question de l'écriture.
Je viens de voir le film A pied d'œuvre, tiré du livre éponyme dans lequel l'auteur Frank Courtès traite de la précarité des écrivains. C'est hélas la dure réalité. La plupart des auteurices touchent de 8 à 10% sur la vente de leur ouvrage, soit moins de 2 euros. 67% ont un travail plus ou moins rémunérateur pour survivre.

C'est le cas de Paul le personnage du roman de Courtès, interprété à l'écran par Bastien Bouillon. Ancien photographe, il a abandonné son métier, plutôt lucratif, son appartement bourgeois, pour se consacrer à l'écriture. Sa décision mal vécue par sa famille, l'entraine peu à peu dans la précarité. On lui prête un studio dont le soupirail donne sur la rue et les jambes des passants.. Il vit de petits boulots après s'être inscrit sur une plateforme où on décroche de quoi assurer le couvert en étant le mieux offrant c'est à dire en acceptant le salaire le plus bas. Il devient pauvre même si sa sœur qui a suivi le chemin vers l'aisance consommatrice lui refuse ce qualificatif. Il n'est pas un vrai pauvre. "Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver est à l'obscurité : il fait noir mais ce n'est pas encore la nuit. Est-on un écrivain quand on n'est pas édité ? Ce n'est pas son cas puisque son éditrice le presse pour qu'il écrive son prochain livre, son quatrième, tout de même. Il a reçu une avance mais ce qu'il propose ne convient pas. En attendant il se casse le dos à déménager des armoires, à dessoucher des buis jaunis de leurs jardinières sur un balcon d'un appartement huppé, ou servir de taxi en empruntant la voiture de son père qui est excédé par son parti pris. La pauvreté mais la liberté d'écrire. En choisissant de n'être engagé que par occurrences ponctuelles, il garde du temps pour écrire. La réalisation de Valérie Donzelli est toute de finesse et Bastien Bouillon incarne cet écrivain obstiné avec sobriété, sa voix off en commentaire de ses péripéties avec les clients est naturellement intégrée, la photographie d'Irina Lubtchansky est superbe. On sort du cinéma avec l'envie de se procurer le livre de Courtès.
Pur hasard, ce jour, je visite le blog de Philippe Annocque . Je suis un écrivain indépendant déclare-t-il. "Le fait que cette expression ne corresponde à aucune réalité officielle ne fait que me le confirmer"[...] Le tout sociétal, qui conditionne la visibilité de la littérature d’aujourd’hui, du roman bien sûr mais souvent même de la poésie, il ne s’en soucie pas. Non que les sujets sociétaux ne l’intéressent pas a priori ; ce sont plutôt les a priori qui ne l’intéressent pas.
J'ai lu avec bonheur ces deux livres formidables.


Au passage la traduction française introduit un terme qui n'existe pas dans les versions originales "Sleepless. Discovering the power of the night self . « Insomnie. Découvrir le pouvoir du moi nocturne. » et Windswept : Walking in the Footsteps of Remarkable Women" Emportées par le vent. Dans les pas de femmes remarquables. Sans doute la traductrice Béatrice Vierne en faisant ce choix "méfiez vous", voulait-elle souligner que les artistes rassemblées dans les deux recueils sont des femmes rebelles qui ont bravé les normes sociales leur interdisant l'indépendance et la liberté dont les hommes jouissent "naturellement". Les récits de voyage à pied sont presque exclusivement ceux d'écrivains masculins. Quant à sortir la nuit, les femmes encourent soit d'être considérées comme de "mauvaise vie" soit de faire de "mauvaises rencontres ". Peu de femmes ont fait le récit de leurs aventures de voyage à pied et la nuit reste dans l'imaginaire féminin un espace temps anxiogène. Annabel Abbs a cherché à faire émerger ces écrits qui l'ont accompagnée et soutenue dans la découverte d'un pouvoir et d'une assurance qu'elle ne pensait pas posséder.
Annabel Abbs est une écrivaine britannique dont les livres ont été multi primés. Ces deux livres datent de 2021(la marche) et 2024 (l'insomnie). L'autrice entremêle harmonieusement des éléments de son expérience, des références aux autrices qui ont été des marcheuses ou des exploratrices de la nuit sans sommeil et des apports scientifiques sur les domaines en question.Elle rencontre l'insomnie à la mort de son père qu'elle adorait. Dans un premier temps cette rupture du sommeil, cette rencontre avec l'obscurité lui provoquent des angoisses alourdies des deuils récents dont elle ne parvient pas à guérir (si toutefois on en guérit jamais). Mais peu à peu elle apprivoise la nuit et parvient à combattre la peur du noir dont les femmes sont particulièrement affligées, pire encore s'il s'agit de marcher la nuit en forêt. Elle va à la rencontre d'écrivaines qui ont toutes écrit sur l'insomnie : Virginia Woolf, Sylvia Plath, Anaïs Nin, Djuna Barnes et beaucoup d'autres dont elle cite abondamment les propos.
Alors que "les connotations culturelles et religieuses de l'obscurité continuent à gronder dans l'ombre: l'ignorance, l'inconnu, la saleté, le danger, les déviances en tout genre, les diableries, Annabel-de-nuit (c'est ainsi qu'elle se nomme ) découvre la transformation qui s'opère en elle. "j'ai fini par prendre goût à l'obscurité du dehors. J'adore la façon dont les parfums se déploient dans l'air nocturne. J'adore ma nouvelle acuité auditive qui me rend capable d'entendre les sons les plus minuscules et les plus oubliés. J'adore le sentiment de vivre si pleinement dans ma peau. J'adore la façon magique dont le nuit me calme [...] J'adore la faculté qu'ont les ténèbres de rendre ce qui est familier peu familier ce qui est connu inconnu. J'adore la façon dont le temps glisse et s'arrête -le passé disparaît, l'avenir cesse de geindre sans arrêt; chaque seconde est également chargée d'urgence. Ici. Maintenant. Totalement vivante.
Plus tard, elle s'oblige à faire l'expérience de la marche en forêt la nuit donc à vaincre sa peur.
Le livre sur la marche a précédé de quelques années celui sur l'insomnie. On y rencontre certaines des références littéraires présentes ensuite parce que les marcheuses ont fait l'expérience de la marche nocturne. Annabel entreprend de revenir sur les pistes de leurs périples tout en passant en revue leur biographie. On va ainsi à la rencontre de Frieda von Richthofen , une aristocrate (1879 - 1956) qui quittera son mari, ses trois enfants (qu'elles adorait ) et son confort bourgeois pour vivre avec DH Lawrence jeune poète - alors sans le sou-, jusqu'à la mort de celui-ci en 1930. Ils inaugurent leur vie commune en entreprenant la traversée des Alpes à pied. Annabell accompagnée de sa famille (deux de ses quatre enfants et un mari plutôt conciliant ) entreprend de reprendre le parcours emprunté par Frieda et Lawrence pour comprendre ce qui a poussé cette femme à se lancer dans une telle aventure, bravant toutes les normes sociales de son époque, réalisant "une désertion spectaculaire de tout ce qu'elle avait été". Une recherche de soi, de liberté d'exister, de respirer, de jouir de solitude pour mieux créer, c'est ce qui rassemble la peintre britannique Gwen John, (1876-1939), l'écrivaine australienne Clara Wyvyan (1885-1976), qui organise des randonnées avec Daphné du Maurier, l'Ecossaise Nan Shepherd (1893-1991) surtout connue pour son ouvrage "La montagne vivante ", la Française Simone de Beauvoir (1908-1986) et la peintre américaine Georgia O'Keeffe (1887-1986). Ces femmes ont toutes en commun d'avoir refusé le rôle qu'on attendait d'elle à une époque où il était particulièrement difficile de s'affirmer comme femme libre de ses choix, libre de se déplacer et de vivre seule, libre de créer. Elles ont d'ailleurs souffert d'effacement, Frieda catonnée comme muse de Lawrence, Gwen éclipsée de son vivant par son frère Augustus, encensée tardivement tandis que lui est désormais considéré comme moins talentueux. Clara a entrepris la descente du Rhône en trois mois en compagnie de sa fidèle amie Daphné du Maurier. On connaît la difficulté de Simone à maintenir son autonomie intellectuelle sans être obligatoirement associée à Sartre, jusqu'à ce qu'elle écrive le deuxième sexe. On trouve le récit de ses randonnées en solitaire dans ses autobiographies. Georgia O'Keeffe a subi l'écrasement du photographe Alfred Stieglitz et quand celui-ci lui a préféré une jeune Dorothy Norman, elle s'est installée au Nouveau Mexique où elle a pu retrouver "les longues promenades au milieu d'immenses espaces sauvages battus par les vents" sources de son inspiration et de sa sérénité. O' Keeffe et toutes les autres artistes du XXème siècle, pour pouvoir créer, éprouvaient un besoin de liberté qui entrait en conflit avec leur destin présupposé de femme d'intérieur.
Annabel part chaque fois sur la piste de ces marcheuses et refait leurs périples mais dans d'autres conditions à l'ère du GPS et des espaces autrefois déserts et désormais occupés. Au Nouveau Mexique, cependant Annabell rencontre le grand vide si apaisant de la nuit, "dehors sous les étoiles, là où il y a toute la place voulue" selon les termes de Georgia.
Ce livre m'a donné une furieuse envie de partir marcher, non pas dans ces conditions extrêmes, mais accompagnée d'une de mes amies. Je devrais réaliser cela au printemps.
Actuellement nous sommes toutes et tous sous les trombes. Heureusement pour illuminer nos journées, il y a les livres ou les films. Vu Sirat somptueux mais éprouvant, l'Affaire Bojarski magnifique prestation de Reda Kateb dans le rôle du Cézanne de la fausse monnaie, affronté au commissaire Mattei, Bastien Bouillon (autre rôle), Gourou, Pierre Niney époustouflant dans un rôle d'arrogant coach, et plus léger Lol 2.0 un film sur les affres de la bourgeoisie, surtout agréable parce qu'on y retrouve Sophie Marceau et le petit fils de Belmondo, Victor, beau et sympathique comme son grand père. Le film est réalisé par la fille de Marie Laforêt, Lisa Azuelos et joué par Thaïs Alessandrin la fille de la réalisatrice. Eh oui, il y a des dynasties, désormais les princes et les rois se rencontrent sur les scènes de spectacle et de sport.
Pour conclure deux vers d'un poème d'Elizabeth Austen, intitulé The Girl Who Goes Alone cités par Annabel propres à conjurer la peur que les femmes éprouvent à marcher seules :
La fille qui marche seule dit avec son corps
Que le monde vaut bien un tel risque.