dimanche 23 décembre 2018

Identité notionnelle




"Elle est née quelque part, certes, mais elle n'y est pour rien et même aurait préféré naître ailleurs, un goût prononcé pour l'exotisme.
Elle a grandi mais on l'y a poussé. Elle a eu beau freiner des quatre fers, elle a bien été obligée de se redresser et aussi bien, commencer à prendre langue puisque c'était décidément plus efficace que les cris et les borborygmes pour obtenir du pain et des jeux.
Elle a chanté, on a prétendu qu'elle le faisait bien. Toute musique entrant dans son oreille ressortait par sa bouche. Elle était la mémoire familiale. Comment c'est déjà, tu sais bien cette chanson ? Elle s'exécutait.
Elle a dansé, son corps souffrait de trop de raideur si elle ne lui donnait pas de l'exercice, danser lui était aussi indispensable que courir et plus compatible avec les espaces confinés.
Elle a écrit, sur le plâtre frais que son père appliquait sur les murs, il admirait la performance et haussait les épaules quand sa mère protestait. Le graffiti comme méthode, en droite ligne des cavernes
Elle a aimé les livres. Elle lisait avant de savoir lire. Elle se promenait avec un livre quand elle n'aurait pu en déchiffrer un mot. Elle harcelait son frère pour qu'il lui apprenne et quand enfin elle entra à l'école, elle considéra avec mépris ces morveux accrochés aux basques de leur môman et braillant comme à l'abattoir.
Elle a aimé l'école, ah oui, elle trouvait passionnant tout ce qu'on y apprenait. Tout, sans exception. Le monde s'ouvrait enfin, immense, et elle allait y faire une grande carrière de vivante si elle ne mourait pas tout de suite, car cette perspective l'accompagnait tous les jours. Vis comme si tu devais mourir demain.
Elle a su très tôt qu'elle ne resterait pas toute sa vie au bord de cet Atlantique dont pourtant elle aimait les rochers, les dunes, l'iode et le bruit des vagues.
Elle a désiré Paris, la ville prodige, où on peut façonner un destin, autre chose que cette province où la rumeur tenait lieu de pedigree. Paris, la joie de son immersion à peine ternie par la souffrance de ses oreilles et de ses sinus, sursaturés d'émanations, le bruit et l'odeur. Paris les quais, les lumières, les bars, les musées, la cinémathèque, les petits restaurants où elle avait ses habitudes et une ardoise, les chambres sous les toits d'où elle tutoyait les pigeons.
Elle a voulu connaître le vaste monde et s'y est risquée avec peu de moyens et les yeux plus grands que le ciel.
Elle a donné la vie après avoir longtemps hésité, parce qu'elle craignait de perdre sa folle insouciance, ce qui advint.
Elle s'est employée en harangues et gesticulations afin de faire mousser d' improbables utopies, en particulier celle d'un monde où les frontières seraient tracées au bolduc.
Elle a divorcé de la Capitale, elles ne sauraient vieillir ensemble.
Et la voici, juchée sur une petite colline, contemplant le couchant et ne sachant toujours pas si elle est ce qu'elle croit être, ou celle que les autres croient voir.
J'oubliais. Ses papiers sont estampillés d'origine contrôlée et depuis longtemps déjà, on ne les lui réclame plus."


(Ph. JEA / DR).

Paru en janvier 2010 chez JEA, Mosaïques dans le cadre des Vases communicants

5 commentaires:

Tania a dit…

Pour elle, la vie a des ailes !
Merci de reprendre ce texte et de nous faire penser à JEA ce soir. Comme à chaque Noël, beaucoup d'absents restent bien présents.

Zoë Lucider a dit…

@Tania, oui je pense à lui. Il m'avait fait parvenir une de ses très belles photographies qui trône en bonne place dans mon salon.
Bonnes fêtes Tania.

Patrick Verroust a dit…

Itinéraire, itinerance, errance éternelle de ceux qui s'efforcent de penser leur vie ,de se construire un avenir plutôt que subir un destin dessiné à leur insu...Bonne fêtes !!!
Les utopies vont prendre des coups. Il va falloir se battre pour que l'humanité ait un espoir de survie, toute l'humanité, pas seulement une poignée de privilégiés sans autre mérite que d'être friqués être bien placés dans l'échelle sociale...

Zoë Lucider a dit…

@Patrick, Oui ça s'annonce coriace. Bon courage et meilleurs voeux pour l'année qui vient.

Godart a dit…

Et bien, elle, je la trouve bien sympa et bien courageuse. Et sa question existentielle de la petite colline, essentielle car sans réponse.